AGAPES FRANCOPHONES 2024
Entretien avec Benjamin de Laforcade _____________________________________________________________ 137 B.L. : Il faut dire que « poésie » et « texte de proses » sont des champs aussi larges que versatiles, définis seulement par leur impossibilité à être définis. Mais parce qu’il faut répondre, je parlerai d’une possible différence dans l’utilisation qui est faite du style. Dans le cas d’un roman, par exemple, il me semble que le style est au service de l’intrigue, que le rythme est un levier de l’histoire. La construction d’une phrase fait écho à celle du roman, elle participe à la mise en tension du récit. On pourrait parler d’un caractère fonctionnaliste. Dans la poésie, il n’y a pas ce qui est dit et la façon dont cela est dit . Le fond et la forme se fondent l’un dans l’autre, ils sont indissociables : la poésie constitue son propre objet. Pour autant, ma pratique de la poésie est parfois visible dans mes textes de prose, en ce sens que les rythmes et les vitesses que j’utilise sont toujours intentionnels, que je tiens le compte des pieds de chacune de mes phrases et que je réutilise volontiers des unités rythmiques trouvées dans des chansons, des morceaux de batteries, des répliques de cinéma. V.M. : Vous avez travaillé dans la restauration. Vous avez constaté qu’on n’apprend jamais autant sur quelqu’un qu’en le regardant prendre son petit déjeuner. Cela est-il aussi valable pour un écrivain ? B.L. : Ce que j’essaie de dire par là, c’est qu’il existe à mon sens deux qualités essentielles à toute personne désirant écrire de la fiction. La première, c’est le fait d’être attentif. Être au monde, regarder autour de soi, faire attention à ce que l’on observe et découper le présent en situations . La seconde, c’est simplement la mémoire : se souvenir de ce à quoi l’on a été attentif pour y penser à nouveau, comprendre, puis restituer. Une réception d’hôtels, une table de restaurant sont des postes d’observation privilégiés. Le serveur est toujours invisible, tout comme le groom, il peut voir sans être vu. Travailler dans le service, c’est voir des gens très différents les uns des autres, c’est s’occuper d’eux et pénétrer dans leur intimité. Il y a les couples qui rient, ceux qui se taisent, il y a les disputes de la nuit et les réconciliations, la façon dont on tire sa valise, la façon dont on parle à ceux qui nettoient les couloirs. J’ai beaucoup regardé et je me souviens très bien. V.M. : Vous avez réalisé des spectacles de close-up (manipulation des pièces, magie des cartes…). En quoi cette discipline a-t-elle influencé votre vision de la littérature ? B.L. : La prestidigitation a eu une place très importante dans ma vie pendant dix ans. C’est une discipline avec laquelle je me suis disputé, et même si je ne pratique plus, je dois bien admettre qu’elle conserve une influence majeure sur ma façon de percevoir la littérature. Il y a des centaines d’exemples qui me font penser que les romans se construisent et se reçoivent de l’exacte même façon que les tours de magie. J’en donne un. En magie, on dit que la technique n’est rien, que l’effet est tout. La 137
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=