AGAPES FRANCOPHONES 2024

Omar BENJELLOUN _____________________________________________________________ 48 La trame narrative repose intrinsèquement sur l’ambition de Myriam, une jeune maman, lasse de la monotonie domestique, désireuse de renouer avec sa vie professionnelle tout en restant une mère affable et bienveillante, et qui décide d’engager soigneusement une baby-sitter afin de s’occuper des enfants et du foyer. L’application et l’assiduité de la nounou dépasse de très loin les attentes du jeune couple, mais le dénouement va, lui aussi, au-delà des prévisions puisqu’il se solde par le crime crapuleux des deux enfants. Par l’entremise d’une écriture à la fois clinique et immersive, Slimani transforme cette tragédie domestique en une sorte d’autopsie des failles humaines tout en illustrant les désastres apocalyptiques que peuvent causer les fêlures invisibles. Solitude, précarité, misère, fragilité, traumatisme, indignité, besoin d’amour et d’affectivité, en voici les terrains internes et les mécanismes silencieux mis à nu par l’histoire poignante dont le roman de Slimani nous fait part. Chanson douce pour attendrir les enfants, leur procurer une ambiance apaisante, mais qui cache et voile une brutalité nauséabonde, un crime inhumain. Le titre du roman est symbolique à bien des égards dans la mesure où il représente une métaphore de la fragilité. Derrière le masque de la berceuse, derrière l’apparence de la bienveillance maternelle, se cachent des plaies et des ecchymoses saignantes. Comment Chanson douce 1 représente-t-il la fragilité humaine dans un contexte sociétal où la surface des relations cache souvent des tensions, des failles et des vulnérabilités ? Cet article tentera de montrer, à travers trois prismes complémentaires, la complexité de l’œuvre : d’abord, en explorant l’apparence trompeuse de la douceur et de la perfection chez Louise ; en sondant, ensuite, les abysses du silence qui dévastent l’intimité des personnages ; pour enfin dévoiler l’art subtil du silence, utilisé par Louise comme un moyen pour régner et manipuler. I. Louise : l’apparence de la douceur ou l’illusion de la perfection Le roman de Leila Slimani met en exergue l’image idéale d’une nounou attentive, bienveillante, conviviale et obséquieusement douce. Elle est représentée comme la nourrice exemplaire, la figure typique de la maternité et du sacrifice, de la bonté et de la générosité : « Ma nounou est une fée ». C’est ce que dit Myriam quand elle raconte l’irruption de Louise dans leur quotidien. Il faut qu’elle ait des pouvoirs magiques pour avoir transformé cet appartement étouffant, exigu, en un lieu paisible et clair. […] Quand Mila est à l’école, Louise attache Adam contre elle avec une grande étole. Elle chante toute la journée pour ce bébé dont elle exalte la paresse. Le matin, l’enfant l’accueille en gazouillant, ses gros bras tendus vers elle… (CD, 34-37) 1 Dorénavant désigné à l’aide du sigle (CD), suivi du numéro de la page 48

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