AGAPES FRANCOPHONES 2024
Sous le masque de la douceur, les éclats de la fragilité humaine : une lecture de Chanson Douce de Leïla Slimani _____________________________________________________________ 49 Les propos apparentent Louise à une sorte de créature surnaturelle dont l’irruption chamboule drastiquement la vie du ménage. Sa présence est salutaire puisqu’elle réussit par son doigté magique à installer un confort dont le couple n’avait jamais rêvé. Son charme atteint l’espace, qui devient plus commode et plus accueillant pour les âmes qui ressentent la paix et le bien-être. Paul et sa femme « ont le sentiment d’avoir trouvé la perle rare, d’être bénis. » (CD, 35) L’engagement entier de la nounou, son attention scrupuleuse, les soins parfaits qu’elle procure aux enfants, les détails fins qu’elle n’omet jamais, son art culinaire, ses connaissances éducatives, ses compétences festives, ses talents maternels, autant d’éléments qui font d’elle le stéréotype de la baby-sitter irréprochable. Cette perfection pousse les employeurs à occulter le passé de cette femme, les souffrances qu’elle a probablement endurées, la complexité de sa personnalité et les méandres de son vécu. Ainsi, le sociologue Erving Goffman, dans son ouvrage célèbre La mise en scène de la vie quotidienne (1959), explique que les individus, dans leur vie sociale, endossent une peau, mettent un masque et, tels des acteurs au théâtre, jouent des rôles cherchant à offrir une image parfaite de soi pour répondre aux attentes sociales : Ce n’est probablement pas un pur hasard historique que le mot personne, dans son sens premier, signifie un masque. C’est plutôt la reconnaissance du fait que tout le monde, toujours et partout, joue un rôle, plus ou moins consciemment. […] C’est dans ces rôles que nous connaissons les uns les autres, et que nous connaissons nous-mêmes. (187) En plus de jouer un rôle, la personne s’y immisce tellement qu’elle aurait tendance à en être convaincue elle-même. Les individus avec lesquels elle cohabite finissent de croire en ce personnage, de lui attribuer les qualités qu’il se force de montrer et de le voir tel qu’il voudrait être vu. Cette « mise en scène » correspond parfaitement au type de rapports qui unit Louise à la famille Millet. Négligeant consciencieusement le passé de cette femme, occultant toutes les informations qui se rapportent à sa situation familiale, tant sociale qu’économique, évitant toute communication susceptible de l’éclairer sur les douleurs et les souffrances endurées, les difficultés et les complexités rencontrées, cette famille se réjouit de ne voir en la nourrice que le côté lumineux. Celle-ci, grâce à ce masque social, réussit à obtenir l’approbation et la validation de ses maîtres tout en camouflant ses propres luttes internes. « Le soi, poursuit Goffman, est un rôle qu’un individu joue pour son public. Il doit gérer son image et cacher les éléments qui peuvent nuire à son image de soi. » (1959, 19) Ce phénomène de « jeu de rôle » cristallise remarquablement la place cruciale de l’apparence dans la société moderne. Ce qui pourrait paraître à la fois contradictoire et saugrenu dans ce sens où les parents confient ce qu’ils possèdent de plus cher, le souffle de leur existence, à une personne sur qui ils ignorent tout. D’ailleurs, Slimani souligne cet aspect de mise en scène : « La nounou est comme ces silhouettes qui, au théâtre, déplacent dans le 49
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