AGAPES FRANCOPHONES 2024

Omar BENJELLOUN _____________________________________________________________ 50 noir le décor sur la scène. Louise s’agite en coulisses, discrète et puissante. […] On la regarde et on ne la voit pas. » (CD, 59) Pourtant, cette nounou d’apparence idéale, maîtresse parfaite dans ses tâches ménagères et éducatives, douce, sereine et bienveillante dans ses gestes et ses attitudes, présente dans le roman des signes avant- coureurs de l’instabilité que le couple ignore ou fait exprès d’ignorer. Le rapport qu’elle entretient avec les enfants est certes empreint de dévouement, d’amour et patience, mais il est également symptomatique d’un dérèglement psychologique dangereux. Analysons ce passage : Ce que Louise préfère, c’est jouer à cache-cache. […] Sans prévenir, Louise disparaît. Elle se blottit dans un coin et laisse les enfants la chercher. Elle choisit souvent des endroits où, cachée, elle peut toujours continuer à les observer. Ils [les enfants] l’appellent, mais Louise ne répond pas. Louise ne dit rien. Elle ne sort pas de sa cachette même quand ils hurlent, qu’ils pleurent, qu’ils se désespèrent. Tapie dans l’ombre, elle espionne la panique d’Adam, prostré, secoué de sanglots. Mila, elle aussi finit par avoir peur. L’angoisse est insupportable et Mila supplie la nounou. […] Louise attend. Elle les regarde comme on étudie du poisson à peine pêché, les ouïes en sang, le corps secoué de convulsions. (CD, 50-51) Le comportement de Louise dans ce fragment mérite une analyse approfondie. C’est la manifestation d’un dysfonctionnement psychologique complexe. Se cacher jusqu’à ce que les enfants perdent espoir, pourrait d’abord être interprété comme un désir inconscient d’exercer un pouvoir sur son environnement, de s’imposer comme une figure centrale et indispensable. C’est aussi le symbole d’un abandon ou d’un rejet dont elle était victime pendant son enfance. Ce jeu inhabituel pourrait aussi traduire une quête de reconnaissance ou un ressentiment d’être oubliée aussitôt absente. Il pourrait également être considéré comme une volonté de regressus ad uterum , une tentative de retrouver un état d’innocence, de pureté ou d’évasion par rapport à une existence traumatisante. Enfin, cet isolement pourrait être le miroir de la solitude profonde de cette femme qui affiche un déséquilibre dans sa perception du jeu et qui, contrairement à ce qu’elle véhicule comme image sur elle, se trouve incapable de répondre adéquatement aux attentes affectives ordinaires des enfants. Dans ce cas, Louise, en adoptant ce comportement psychologiquement complexe et déroutant, semble dépasser la fonction de nounou pour laquelle elle est payée. Ce jeu, quoi qu’apparemment anodin, pointe du doigt les troubles psychologiques dont souffre la baby-sitter. Désir de domination, solitude et marginalisation, blessures et frustrations, traumas abyssaux non résolus, autant d’éléments qui trahissent la complexité de ce personnage et expliqueraient les crises ultérieures et le crime atroce de la fin. Le ludique serait d’ores et déjà au service du psychique et les déchirures internes expliqueraient les réactions externes. En dépit des efforts 50

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=