AGAPES FRANCOPHONES 2024
Sous le masque de la douceur, les éclats de la fragilité humaine : une lecture de Chanson Douce de Leïla Slimani _____________________________________________________________ 51 draconiens qu’elle déploie afin de paraître comme ce que le psychologue Winnicott appelle « mère idéale » 2 , la nounou finit par se dénuder. Le masque de la perfection, de l’attachement et de l’affection tombe devant cette folie qui loge dans les profondeurs du personnage et qui finit par transmettre ses troubles dans ce foyer afin de le déstabiliser. Tout compte fait, la nounou parvient bon gré mal gré à se conformer aux normes sociétales d’une nourrice exemplaire, mais à quel prix ? Le couple Millet, en idéalisant cette image extraordinaire, s’aveugle aux douleurs intérieures et aux fragilités psychologiques de Louise et qui serait l’une des causes primordiales de la tragédie de la fin. Quelle est la véritable nature de cette souffrance cachée derrière le masque de la nourrice parfaite ? Quelles sont ces fractures sous-jacentes, invisibles, que Louise porte en silence et qui fermentent sa haine et sa colère et attisent sa monstruosité ? II. Les remparts du silence ou l’intime dévasté Le roman de Leila Slimani brosse un tableau lénifiant de la personnalité de Louise qui, sous l’image performante de la nounou douce et dévouée, emmagasine des dysfonctionnements psychologiques énormes. L’analyse de son passé familial, de ses blessures conjugales, de ses humiliations sociales et de son isolement viscéral, est d’une importance capitale pour saisir cette fragilité intérieure qui la range et cette angoisse permanente qui la consume. Louise a évolué dans un environnement instable, crasseux, au sein d’une famille déstructurée, où règnent violence et négligence. Le passage qui suit met en lumière le souvenir lointain de cette femme qui, enfant, est certainement passée par des épreuves très difficiles ayant marqué par une pierre blanche sa mémoire et son identité : Elle se souvient qu’enfant un de ses camarades de classe était tombé dans un étang, à la sortie de leur village. C’était une petite étendue d’eau boueuse, dont l’odeur en été l’écœurait. Les enfants venaient y jouer malgré l’interdiction de leurs parents, malgré les moustiques qu’attirait l’eau stagnante. Là, plongée dans le bleu de la mer Égée, Louise repense à cette eau noire et puante, et à l’enfant retrouvé le visage enfoui dans la fange. Devant elle Mila bat des pieds. Elle flotte. (CD, 76-77) L’extrait révèle les conditions exécrables où la nounou est née et a grandi. Son enfance est marquée par la misère, la saleté, la laideur et l’insécurité. L’odeur asphyxiante, le paysage hideux, la mort terrifiante, l’itinéraire fangeux, autant d’éléments qui trahissent l’environnement dangereux qui encerclait l’enfance de la protagoniste. Ces premières expériences affectives sont déterminantes pour le façonnement de sa 2 « Une mère idéale est celle qui permet à son enfant d’être un individu et non une projection de ses propres désirs. La quête de perfection chez un parent peut cacher un vide intérieur » (Winnicott 1971). 51
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