AGAPES FRANCOPHONES 2024
Omar BENJELLOUN _____________________________________________________________ 52 personnalité. Le souvenir poignant du visage de cet enfant enfoui dans la fange est incontestablement le reflet de cette femme tout entière engloutie dans le bourbier de la vie. Ce n’est pas fortuitement que Slimani termine par cette mention de Mila flottant dans la mer bleue d’Égée. Le flottement symbolise la vie, la respiration, la détente et le bercement alors que l’enfouissement ou l’engloutissement incarnent la mort et l’enterrement. Pour Julia Kristeva, la psychanalyste et philosophe française, les traumas de l’enfance sont susceptibles de générer une « mémoire souffrante » (1974, 156) qui ne cesse de submerger l’individu à l’âge adulte et détermine ses actions et réactions, ses attitudes et ses relations sociales. Le psychologue anglais Winnicott souligne à cet égard : La plupart des enfants ont la chance de bénéficier d’un bon holding , qui va leur donner confiance en un monde amical. Plus important encore un holding suffisamment bon leur permettra de connaître un développement affectif très rapide et d’édifier les bases de leur personnalité. Quand le holding a été bon, l’enfant ne s’en souvient pas, quand il a été insuffisant, l’enfant garde le souvenir d’une expérience traumatique. (1997, 93) Faute d’un holding suffisamment bon, Louise sera une femme névrosée et paranoïaque. Elle sera condamnée à reproduire les fêlures du passé, notamment via un sentiment d’exclusion permanente, une socialisation défectueuse dans un monde qui la considère comme une étrangère indésirable, d’où sa quête perpétuelle de plaire aux autres et de devenir indispensable pour eux, ce qui pourrait être interprété comme la répercussion directe de son passé familial fragmenté. À ceci s’ajoutent les difficultés financières saignantes de la nounou. En effet, Louise est présentée comme une femme en situation de précarité extrême. Veuve, mère d’une fille rebelle, endettée, menacée en permanence d’évacuer la niche où elle loge, harcelée quotidiennement par les créanciers de son époux, Louise travaille non par choix mais par nécessité. La présence chez les Millet représente une bouée de sauvetage à laquelle elle s’accroche irrésistiblement pour ne pas sombrer dans le labyrinthe de la délinquance : « […] elle avait fini par parler de ses problèmes d’argent. De son propriétaire qui la harcelait, des dettes qu’elle avait accumulées, de son compte en banque toujours dans le rouge. » (CD, 85) Bien plus qu’un travail, le métier de nourrice représente, pour Louise, une source de survie, un espace où elle pourrait se forger une identité valorisée, où elle pourrait sentir qu’elle existe vraiment, qu’elle est utile et intéressante, un espace qui l’arracherait à sa solitude morbide, à sa dépression astreignante, à sa maternité ratée, à ses penchants suicidaires. Dans ce contexte, son rôle de nourrice lui octroie une place de reconnaissance illusoire. Dans son ouvrage Le Suicide (1897), le sociologue français Émile Durkheim considère le concept de la « désintégration sociale » comme l’une des causes primordiales des troubles psychologiques déchirants de l’individu : 52
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