AGAPES FRANCOPHONES 2024

Sous le masque de la douceur, les éclats de la fragilité humaine : une lecture de Chanson Douce de Leïla Slimani _____________________________________________________________ 53 Les hommes, dit-on, sont plus exposés à se suicider quand ils sont privés de liens sociaux solides, car ces liens, loin de n’être qu’une source de plaisir, remplissent une fonction vitale. Ils sont la condition même de la stabilité intérieure et de la régulation des passions. (1897, 209) Cela dit, Louise, en tant que femme ayant évolué dans la solitude 3 , l’anonymat, le dénigrement et la précarité 4 , est en proie à cette désintégration sociale qui broie son psychisme et fait bifurquer son caractère vers l’agressivité et le crime. Au fur et à mesure que la trame narrative avance, l’instabilité mentale de la nounou s’accentue et devient, par conséquent, le centre d’intérêt du récit. Longtemps réprimées, stagnées au fin-fond d’une marre énigmatique, ces blessures se déplacent progressivement pour remonter en surface, béantes, explosives et voraces. Regards perçants, silences déstabilisants, gestes violents, comportements inattendus, réactions inquiétantes, perfectionnisme obsessionnel, bref, une personnalité marquée par l’anxiété et la fragilité. Les frontières étanches entre son identité brisée et sa fonction de nourrice s’effritent pour démasquer sa véritable nature : « En le [son fils Adam] déshabillant, elle [Myriam] a remarqué deux traces étranges, sur son bras et sur son dos. Deux cicatrices rouges et presque effacées mais sur lesquelles on devine encore ce qui ressemble à des marques de dents. » (CD, 125). C’est un signe très clair de l’anomalie de Louise qui décharge sa rage sur l’enfant cadet et que Myriam s’obstine à ne pas regarder. Derrière le masque de la nounou hospitalière et affective se cache une figure monstrueuse qui revient à sa nature avec les êtres faibles, une fois dérobée du regard de la société. Cette complexité caractérielle est élucidée par le psychosociologue américain Leon Festinger qui lui attribue la notion de « dissonance cognitive » : La dissonance cognitive est l'état psychologique qui existe lorsqu'un individu détient deux ou plusieurs cognitions (idées, croyances, valeurs ou réactions émotionnelles) qui sont psychologiquement incohérentes. La personne éprouvera de la tension, et la tendance sera de réduire cette dissonance en modifiant ses croyances, attitudes ou comportements. (Festinger, 1957, p. 3) 3 Voici des propos très significatifs là-dessus : « la solitude s’est révélée, comme une brèche immense dans laquelle Louise s’est regardée sombrer. La solitude, qui collait à sa chair, à ses vêtements, a commencé à modeler ses traits et lui a donné des gestes de petite vieille. La solitude lui sautait au visage au crépuscule, quand la nuit tombe et que les bruits montent des maisons où l’on vit à plusieurs. Dans cette chambre, elle a perdu la notion du temps. Elle était égarée, hagarde. Le monde entier l’avait oubliée. » (CD, 101-102) 4 Voici un extrait très révélateur sis à la page 139 : « Petite, elle mangeait le reste des plats des autres. On lui servait une soupe tiède le matin, une soupe réchauffée jour après jour, jusqu’à la dernière goutte. Elle devait la manger en entier malgré la graisse figée sur les bords de l’assiette, malgré ce goût de tomates sures, d’os rangé. » 53

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