AGAPES FRANCOPHONES 2024

Sous le masque de la douceur, les éclats de la fragilité humaine : une lecture de Chanson Douce de Leïla Slimani _____________________________________________________________ 55 qu’elle utilise afin de s’imposer comme une figure supérieure au sein de la famille. Michel Foucault aborde cette puissante hégémonique du silence dans son ouvrage majeur Surveiller et punir. Naissance de la prison . « Le silence, souligne-t-il, est un instrument de pouvoir qui se déploie dans des formes multiples. Il n’est pas simplement absence de parole ou de communication, mais une tactique qui produit une forme de domination psychologique. » (1975, 69) Ainsi, Louise semble utiliser cette tactique d’abord et avant tout comme un moyen d’autodéfense, puis, progressivement, elle s’en approprie afin de garder un écart émotionnel et d’exercer un contrôle asservissant sur l’environnement familial : Les silences ont tout infecté. Dans l’appartement, l’atmosphère est plus lourde. Myriam essaie de n’en rien montrer aux enfants mais elle est distante avec Louise. Elle lui parle du bout des lèvres, lui donne des instructions précises. Elles ne boivent plus de thé ensemble dans la cuisine. Myriam assise devant la table, Louise adossée au plan de travail. Myriam ne dit plus de mots doux. […] A présent, quand l’une ouvre la porte, l’autre la referme derrière elle. Elles se retrouvent de plus en plus rarement dans la même pièce et exécutent une savante chorégraphie de l’évitement. (CD, 184) L’atmosphère devient tendue, conflictuelle, la communication s’amenuise pour disparaître complètement, l’harmonie et la complicité tombent en poussière devant ce silence poignant qui présente pourtant un signe prémonitoire d’une catastrophe déstabilisante mais que la maman biologique refuse de voir. Louise réussit à instaurer ce climat crispé tout en maintenant, via son silence, une sorte de contrôle subreptice, une emprise sur le foyer qui, désormais, suit ses directives et obéit à ses caprices. « Le silence, stipule Arendt dans son essai La condition de l’homme moderne , est souvent une forme de retrait stratégique, une manière d’éviter la confrontation directe tout en imposant une forme de contrôle mental et émotionnel sur autrui. » (1958, 156) C’est ce qui explique l’incapacité de Myriam de se passer de cette nourrice qui lui montre pourtant quelques symptômes de sa folie. Son rôle social supérieur, son statut professionnel puissant, sa position de patronne de la maison tombent en miettes devant cette nounou silencieuse, certes mais magistrale et dominatrice. Elle commence par agonir Louise. Elle se dit qu’elle est folle. Dangereuse peut-être. Qu’elle nourrit contre ses patrons une haine sordide, un appétit de vengeance. Myriam se reproche de n’avoir pas mesuré la violence dont Louise est capable. […] Elle voudrait tellement ne pas avoir à lui parler. Elle voudrait la faire disparaitre de sa vie, sans effort, d’un simple geste, d’un clignement d’œil. Mais Louise est là, elle lui sourit. (CD, 172-173) Le passage est ostensiblement illustratif de cette sensation de dépendance que la nounou a réussi à installer chez sa patronne. Les rôles maître/ valet se trouvent inversés. C’est Myriam qui se sent étrangère chez 55

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