AGAPES FRANCOPHONES 2024

Omar BENJELLOUN _____________________________________________________________ 56 elle. Frappée d’aphasie, rangée de colère qu’elle n’ose exprimer, incapable de prendre une décision, de se libérer de cette femme qui la conquiert, Myriam ressent de l’impuissance devant la force de caractère de la nourrice 6 . « Le silence, explique Sartre dans son livre L’être et le Néant , dans une situation de domination, est un choix. Il n’est pas une simple absence de parole, mais une forme de violence psychologique qui, par son mutisme, impose une hiérarchie et prive l’autre de son droit à l’expression. » (1943, 196) Ce jeu de pouvoir travestit ainsi le concept-même de la maternité. Cet espace, traditionnellement douillet et bienveillant, relevant du domaine du sacré, se mue en un milieu d’asservissement. En effet, chez Louise, cet amour maternel tant exprimé, ces soins très intensifs offerts aux enfants, cet attachement inconditionnel qu’elle semble leur vouer, s’avèrent camouflés sous une intention manipulatrice et instrumentale. « La figure maternelle, avance Kristeva dans son ouvrage La passion maternelle , peut devenir le lieu d’une perversion, où la relation entre la mère et l’enfant est marquée par la manipulation, l’instrumentalisation des sentiments et une forme de violence psychologique » (2000, 178). Dans ce sens, Louise, en s’occupant excessivement des enfants et de leurs parents, en répondant scrupuleusement à leurs besoins, en se conformant rigoureusement à leurs attentes, parvient à imposer une forme de soumission et de dépendance. D’où la folie qui allait saisir Myriam lorsque Louise s’est absentée un matin 7 . Derrière le masque de l’amour et de la protection, siège le spectre du contrôle et de la manipulation. Lorsqu’elle sent son pouvoir faillir, son rôle faiblir, son emprise rétrécir, la nounou procède au crime affreux afin de se venger. Rejet, dévalorisation et invisibilité mènent selon Slimani à la violence et au crime. Louise, dont les sacrifices, aussi immenses qu’ils soient, n’ont pas été reconnus, dont le mal-être et les besoins émotionnels ont été intentionnellement ignorés, tente de restaurer le pouvoir qu’elle estime avoir perdu de la façon la plus tragique et la plus irrationnelle qui soit. Ainsi, le crime horrifiant contre des enfants innocents est un acte effectué afin de s’incruster dans le cœur et la mémoire des parents et, également, une sorte de vengeance contre cette invisibilité sociale et familiale dont elle a toujours souffert. *** Toutes analyses faites , le roman de Slimani va au-delà du simple thriller émotionnel et psychologique. C’est une plongée fine dans les 6 « Elle [Myriam] pense à la longue journée qui l’attend, elle qui va défendre un homme devant les assises. Dans sa cuisine, face à Louise, elle mesure l’ironie de la situation. Elle dont tout le monde admire la pugnacité, dont Pascal [son patron] loue le courage pour affronter ses adversaires, a la gorge nouée devant cette petite femme blonde. » (CD, 173-174) 7 « Dans l’appartement, Myriam piétine, affolée, sa robe d’avocat posée sur le fauteuil rayé. « Elle ne reviendra pas, dit-elle à Paul. » […] Elle essaie de rappeler et face au silence de Louise, elle se sent complètement démunie. Elle s’en prend à Paul. Elle l’accuse d’avoir été trop dur, d’avoir traité Louise comme une simple employée. » (CD ; 155) 56

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