AGAPES FRANCOPHONES 2025
Jacqueline BRETON 105 1.Une famille déracinée Toute la famille juive de Georges Perec, issue pour la branche paternelle de Lublin – il n’y eut dans cette petite ville aucun survivant de la Shoah – et de Varsovie du côté maternel, quitte la Pologne entre 1918 et 1928 pour la France, flambeau d’espoir, terre d’accueil pour tous ses membres profondément francophiles. Notons qu’ils franciseront leur prénom, laissant derrière eux leur « vie polonaise et juive comme une valise fermée… », suivront dès leur arrivée des cours de français et scolariseront le pet it Georges dès l’âge de trois ans : il saura lire et écrire très tôt. Le grand-père paternel de Georges, David Peretz et sa femme Rojza (Rosa) ont trois enfants : Esther (1896-1974), Lejzor (Léon) qui émigrera rapidement en Israël et Icek (1909-1940), devenu Isie puis André, le père du petit Georges. C’est l’aînée de la frat rie, Esther, mariée à David Bienenfield qui va élever son jeune frère Icek, de treize ans son cadet ; c’est elle aussi qui va le pousser à s’engager. Elle n’abandonnera jamais la responsabilité dont elle se sent investie envers ses parents et ses frères, p uisqu’elle recueillera et élèvera avec son mari son neveu Georges à la mort de ses parents. Il est important de préciser dès maintenant la disparité sociale entre les Perec et les Bienenfield, disparité qui va marquer l’enfant : en effet, les Bienenfield tiennent un commerce de perles très florissant, vivent dans un bel immeuble haussmannien du quartier chic d’Auteuil, alors que les grands -parents de Georges tiennent une épicerie dans un quartier pauvre d’émigrés de l’Est parisien, que son père Icek, peu ambitieux, un peu poète, enchaîne les petits métiers et que sa mère Cyrla / Cécile ouvre un salon de coiffure rue Vilin : Georges Perec enfant connaît donc une petite enfance de prolétaires, et, toute sa vie, restera marqué par ces quartiers jumeaux que sont Belleville et Ménilmontant, où il fera adulte un pèlerinage annuel et qu’il tentera de faire revivre dans Les lieux , projet d’écriture resté inachevé, et dont il disait en 1974 à Claude Burgelin, qui le cite dans sa Préface du livre "Lieux", publié par le Seuil en 2022 : « J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables qui seraient des références, des points de départ, des sources. Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Je veux restituer la mémoire sensible d’un lieu et garder la trace d’un triple vieilliss ement : celui des lieux eux-mêmes, celui de mes souvenirs, et celui de mon écriture ».
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