AGAPES FRANCOPHONES 2025
Le mimosa entre mémoire et emprise dans Ta Promesse de Camille Laurens 176 Le lien entre Gilles et la figure paternelle, suggéré dès les premières pages du roman qui nous a occupée, révèle une structure psychique antérieure, dans laquelle s’inscrit la répétition des violences. À l’instar d’autres personnages féminins de Camille Laurens, Claire est traversée par une mémoire familiale blessée, dans laquelle le père occupe la place du persécuteur initial. Ce passé non résolu nourrit à la fois sa vulnérabilité et sa volonté de comprendre. L’écriture devient alors un acte de survie, ma is aussi un moyen de donner du sens au traumatisme, dans un mouvement de réappropriation de la parole, comme tentative de réélaboration symbolique des racines mêmes de la souffrance et de la dépendance affective. Ta Promesse est ainsi une œuvre littéraire à la fois intime et politique. En mêlant roman policier, récit de filiation, réflexion sur la parole et mise en scène de la perversion narcissique, l’autrice donne à entendre la voix d’une femme qui, en brisant le silence, t ente de se reconstruire. Le mimosa, motif central du texte, incarne cette promesse rompue qui nourrit l’écriture. Il fonctionne comme une figure d’enracinement paradoxal : à la fois point d’ancrage mémoriel, trace des origines, et symptôme d’une filiation empoisonnée. À travers le personnage de Claire, Camille Laurens interroge le pouvoir de la littérature : celui de dire l’indicible, de redonner forme au chaos, et, peut- être, de rompre enfin les chaînes de l’emprise, non pas en effaçant les racines du trauma, mais en les rendant lisibles, pensables et symboliquement transmissibles. Il serait passionnant d’approfondir le jeu de l’intertextualité dans Ta Promesse , y compris en explorant le « vol de mots » étudié par Marcel Schneider (2011 ) 86 . À titre d’exemple, la promesse de Claire, au début du roman, se termine sur une référence non déclarée à « La chanson des vieux amants » (1954) de Jacques Brel : « Mon amour, ai-je pensé. Mon doux, mon tendre, mon merveilleux amour. » (TP 15). Cette chan son, allusion au père qui l’aimait, résume symboliquement toute l’histoire de Claire et Gilles. Ces « mots volés » établissent donc d’emblée un double lien ambivalent à l’amant et au père. J’aimerais conclure sur un autre intertexte, discret mais éclairant, de Ta Promesse : Gaslight , film réalisé par George Cukor en 1944, avec Ingrid Bergman et Charles Boyer dans les rôles principaux. Ce film raconte l’histoire de Paula, manipulée par son mari Gregory, qui tente de la persuader qu’elle perd la raison. Il ag it sur son environnement – en diminuant, par exemple, l’intensité du gaz d’éclairage –, tout en affirmant que rien n’a changé, instillant peu à peu un doute radical sur sa perception du réel. C’est de ce scénario 86 Je tiens à remercier Jean- Bernard Vray de m’avoir signalé ce « vol de mots ».
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