AGAPES FRANCOPHONES 2025

Pierre-Yves BOISSAU 223 pense à la figure du Taugenichts , du propre à rien. C’est juste après avoir évoqué Fontainebleau et le désert d’Appremont que revient le souvenir de Răşinari (et ce souvenir ne cesse de le hanter, comme si les randonnées françaises pouvaient ressusciter le temps (mythique) de l’enfance a u pied des Carpathes : « Je voulais rester dans mon village pour n’y rien faire, pour traîner le long de la rivière ou escalader les montagnes alentour. Je circulais pieds nus jusqu’en novembre, et c’est dans cette rivière glacée qui coulait à côté de notre maison que j’ai attrapé, dès l’âge de six ans, des rhumatismes qui me tourmentent toujours. Se souvenir et ne pas pleurer. » (681). On trouvera ce propos dans nombre de ses interviews donnés dans ses dernières années. Déclarations à mettre en parallèle avec : « Du 18 au 24 septembre Saint-Emilion, la Dordogne (Cadouin !) Le Lot, la vallée du Célé, le causse du côté de Livernon. Aller le long des rivières et casser des noix comme les enfants et les clochards – c’est cela le bonheur » (616). Mais il est aussi un côté sombre à la Nature : Cioran nous le livre vers la fin de Cahiers . Il s’agit de la remémoration (marquante comme l’indique l’utilisation étonnante du présent de narration) d’un épisode de sa jeunesse roumaine dans les Carpathes qu’il qualifie de « débandade » où à quelques-uns ils avaient fait connaissance avec la dimension littéralement panique de la nature. Ce qui confirmerait mon interprétation, qui ne fait jamais que répéter celle de Mircea Eliade, d’une nature comme Passage, où se révèle un Sacré qui peut être lumineux comme la neige aveuglante sur la plaine beaucer onne mais aussi sombre et destructrice comme l’indique cette promenade vespérale dans les Carpathes. La citation, pouvant être lue de deux façons, une réaliste, l’autre mythique, est longue, mais mérite de figurer in extenso : « Toujours est- il qu’au bout d’un certain temps, on perçoit ce gémissement caractéristique d’une forêt lorsqu’un petit vent agite les sommets des arbres. A un certain moment, ce même gémissement paraît venir tout près de nous, comme si quelque bête avait été aux aguets pas loin de nous. Nous parlions de tout sauf de cela… Et plus la conversation s’éloignait de ce que nous ressentions, plus notre inquiétude grandissait. Soudain la jeune fille éclate en sanglots et crie : "Je ne veux pas mourir, je ne veux pa s mourir" […] Voyant que nous ne pouvions pas la calmer, nous rebroussons chemin à toute allure, secoués par ce spectacle, et presqu’aussi effrayés que la jeune fille… Jamais retour de promenade n’a ressemblé autant à une débandade, à une fuite honteuse. » (926-927).

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