AGAPES FRANCOPHONES 2025
Cioran en France : en marche vers ses racines roumaines 222 qu’on a déjà remarqu é 116 . Il retrouve son attirance pour le monde slave, même si, bien sûr, ce n’est plus le monde de la révolution russe de Schimbarea la faţă a României , mais bien celui de la permanence paysanne, qui renvoie à un passé quasi mythifié, à une origine où l’homme reste en harmonie avec la nature, avec la terre, puisque le paysan en roumain, c’est littéralement l’homme de la terre ( ţăran / ţară ). Audelà des communautés nationales s’élabore une autre communauté, celle des paysans – peu importe qu’ils soient roumains, français ou russes - communauté originelle, anhistorique, mythique. Dès lors il n’est pas étonnant de le voir désirer , lui aussi, se mettre aux travaux de la terre : « Mon rêve : avoir une « propriété », à une centaine de kilomètres de Paris, où je pourrais travailler de mes mains pendant deux ou trois heures tous les jours » (851). Mais les différences de volume horaire montrent bien que Cioran sait ne pas pouvoir se prétendre homme de la terre. Comme s’il savait qu’il ne pouvait l’être que par éclipses, étant essentiellement homme des mots, des livres ( om de carte , dit-on en roumain), donc de la ville et donc de celle qui fut un temps la Ville par excellence, Paris. Certes Paris le fascine (il ne la quittera jamais), mais lui répugne. Il est dans une relation avec ell e 117 qui rappelle celle de Kafka avec Prague, bien que ce soit une ville adoptée et même si Paris n’a aucune exclusivité : « Je pourrais dire de Sibiu et Paris ce qu’Akhmatova a dit de Leningrad : « mon ombre reste sur tes murs » (921). Comme il l’affirme lui - même, c’est précisément Paris qui le réconcilie avec le paysan roumain, auparavant ( id est encore une fois dans les années 1930) poids littéralement mort, force d’inertie opposée à la frénésie révolutionnaire ardemment souhaitée pour faire entrer la Roumanie dans l’Histoire. Certes il a les mêmes défauts que le vrai Parisien : « impertinence, irritabilité, vanité, airs avantageux » (874), mais par son attitude il répète le paysan roumain : « à Paris je pousse des gémissements aussi gratuits que ceux des paysans dans mon pays » (214). C’est que Cioran se pose une fois en France en « homme de la nature », depuis son enfance qu’il décrit en harmonie avec elle jusqu’à sa vieillesse, mais en oubliant ses emballements modernistes qui lui font exiger un saut hors de la Nature pour rentrer dans l’emballement fiévreux d’une histoire exaltée, dans le défi d’une temporalité qui sorte du cyclique pour conquérir l’inouï, au -delà de toute morale. En cela le parcours de Cioran est cyclique : après un égarement dans l’Histoire et ses drames il en revient à la sagesse de l’obéissance à la nature. C’est cela que disent ses randonnées qui jouent avec le topos (allemand) du Promeneur romantique. Qu’on 116 Cf. supra , pp. 3-4. 117 N’oublions pas que Paris est masculin dans la langue roumaine ( Parisul ).
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