AGAPES FRANCOPHONES 2025

Fan XU 227 déchéance qui enchaîne d’innombrables déchirements contre lesquels personne n’est immunisé. Pis encore, ce serait en vain, voire contreproductif, que l’homme cherche à améliorer ses conditions pour conjurer le mauvais sort, comme l’aspiration même à tout c e qui est mélioratif relève d’illusion et recèle une dégénérescence en embuscade : « (q)uand on a trop songé au paradis et qu’on a été un familier de l’au - delà, on en arrive à l’irritation et à la lassitude. Le dégoût de l’autre monde conduit à la hantise amoureuse de l’enfer » ( O 1995, 1143 ) 118 . Dans une telle optique, l’humanité relève effectivement d’un cas désespéré : il n’y a pas lieu de ne pas se désespérer. À en croire le polémiste, la funeste destinée de l’homme trouverait sa racine dans « la chute dans le temps », chute qui l’arrache à l’éternité, l’assujétissant au mal du temps qui ne cesse de molester l’anti - philosophe. Si donc le malheur de l’homme est a ttribuable à sa chute dans le lieu fatal qu’est le temps, les conséquences et la raison d’une telle chute restent à être élucidées. Que devient l’homme tombé dans le temps ? Comment souffre-t-il ? Qu’est -ce qui aurait poussé le premier homme à abandonner le paradis pour sombrer dans le temps, au prix d’une sereine éternité ? Notons également que si Cioran laisse croire qu’« il ne serait pas dans le pouvoir de l’homme de remédier à la fatalité » (Demars 2021, 113), son fatalisme ne se réduit nullement à une lamentation passive. « (N)e cessant de tourner en rond dans son malheur, et cherchant désespérément à orner, à esthétiser l’impasse de sa condition » (Nepveu 2001, 15), Cioran ne s’est, de surcroît, jamais interdit d’envisager une issue du destin morbide de l’homme. Remontant à La chute dans le temps , nous tâcherons dans un premier temps de reproduire le tableau du malheur humain que nous peint Cioran. Après avoir identifié la racine qui cloue l’homme dans ses affres vraisemblablement sans fin, nous nous demanderons si Cioran aurait prescrit un traitement, même palliatif et virtuel, de cette maladie immanente d’être homme, pour qu’il y ait l’espoir de ne pas se désespérer complètement. 1. Les symptômes du malheur Composé d’anciens manuscrits et articles publiés dans la N.R.F. au début des années 1960, La chute dans le temps est moins un projet 118 E. Cioran, La Chute dans le temps . Œuvres , Paris, Gallimard, 1995. Pour toutes les citations tirées de cette édition, on indiquera désormais le sigle O suivi numéro de la page.

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