AGAPES FRANCOPHONES 2025
La racine du malheur selon Emil Cioran, ou comment (ne pas) ne pas se désespérer 228 d’écriture dont Cioran a prévu l’unité qu’un composé qu’il a concocté au fil du temps en rassemblant des écrits épars. Si d’un point de vue génétique, les chapitres constituants de La chute dans le temps font preuve d’hiatus voire de disparit é 119 , il reste que ceux-là convergent sur le plan thématique et viennent tous donner matière à la notion de chute que Cioran interroge « à nouveaux frais […], (en examinant) non seulement le temps, mais également le progrès, le doute, la vanité, la maladie, la peur de la mort, ou l’impossibilité de la sagesse » 120 (Demars 2011, 1426). À mesure que les chapitres du livre se succèdent, la mésaventure humaine est relatée au travers de plusieurs cas de figure qui se trouvent respectivement en amant, au milieu et en dessous du temps. Retraçant l’Histoire jusqu’au temps de la Genèse, Cioran commence par ausculter le premier symptôme du malheur qui se manifeste d’ores et déjà chez Adam, symptôme qui sera légué à, et s’aggravera chez ses descendants. Dans « L’Arbre de vie », il reprend le récit biblique, mais revient sur ce myth e 121 e t laisse entendre que le malheur frappe l’humanité avant l’infraction d’Adam à la discipline enseignée par Dieu : « au cœur même de l’Éden le promoteur de notre race devait ressentir un malaise faute de quoi on ne saurait expliquer la facilité avec laquelle il céda à la tentation » ( O 1995, 1072). Comme notre géniteur ressentit un malaise, il fut disposé à être malheureux, et le deviendrait encore plus. Le malaise en question, considéré comme « initial », tire son origine d’un sentiment d’inadéquation éprouvé par Adam. C’est qu’il ne p eut être comme Dieu, avoir et la vie (éternelle) et la connaissance du bien et du mal. Ne se contentant pas de faire impasse sur son inadéquation et, pire encore, confronté à deux options qui ne lui représentèrent guère un intérêt éga l 122 , le premier homme « se tourn(a) vers l’arbre de la connaissance » ( O 1995, 1071). En d’autres termes, faisant fi de la mort, notre ancêtre commun eut le 119 À titre d’illustration, les réflexions présentes dans le chapitre inaugural « L’Arbre de vie » datent de 1958, « La Plus ancienne des peurs » fait office de préface d’une publication de l’œuvre de Tolstoï chez Gallimard en 1964, « Le démon est-il sceptique ? », écrit en 1962, est le seul chapitre du livre qui ne paraît pas dans N.R.F ., etc. Cf. A, Demars, « Notice », dans E. Cioran, Œuvres , éd. N. Cavaillès, Paris, Gallimard, 2011, p. 1426-1428. 120 A, Demars, « Notice », dans E. Cioran, Œuvres , éd. N. Cavaillès, 2011, ibid. 121 On aura l’occasion de voir comment Cioran réinterprète la Genèse pour suggérer la véritable racine du malheur humain. 122 Les deux options en question étant l’immortalité et la mort, l’immortalité est « trop accessible, trop banale », tandis qu’« (a)utrement pittoresque, la mort, investie du prestige de la nouveauté, pouvait en revanche intriguer un aventurier », O 1995, op.cit ., p. 1072.
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