AGAPES FRANCOPHONES 2025

Fan XU 229 malheur non d’être devenu mortel, mais celui de se lancer dans la quête de connaissance (donc de la mortalité) aux dépens de son être. Comme tout agir pour Cioran est motivé par l’illusion (Acquisto, 2014) et va à l’encontre de la sagesse, tenté et plus ta rd contaminé par le savoir(- faire), l’homme dès lors non seulement agit, mais agit « en profanateur, en traître, en agent de dissolution » 123 ( O 1995, 1073), et ne peut qu’en devenir encore plus malheureux. Expulsée définitivement du jardin d’Éden où il existait une « béatitude stationnaire » (ibid.), la progéniture d’Adam se trouve désormais dans le temps, lequel instaure « sa condition mortelle, […] sa finitude et […] sa propre fin » (Demars 2016, 163). Héritier du malaise initial, l’homme sur la terre agit de plus belle pour vivre avec son malaise croissant. Toujours selon les dires de Cioran, « Après avoir brisé l’unité du paradis, il (l’homme) s’employa à briser celle de la terre en y introduisant un principe de morcellement qui devait en détruire l’ordonnance et l’anonymat » ( O 1995, 1073). Aporétique qu’il est, Cioran n’emploie guère ces termes ayant trait au sabotage (« dissolution », « briser », « morcellement », « détruire ») au sens conventionnel. Illustration parfaite de son « moralisme pervers » (Nepveu 2001, 11), l’isoto pie renvoyant à la destruction déployée ici est à placer sous le signe de la création et de la productio n 124 . « [I]l mobilise toutes les ressources de sa volonté inquiète et torturée, […] violentant tout autour de lui […] accumulant méfait sur méfait » ( O 1995, 1074). Pourfendant les ravages causés par l’homme déchu dans l’outre -éternité cadencée par le temps, Cioran improuve la vita activa à laquelle l’homme déchu est désormais condamné à perpétuité. Non seulement il établit l’équivalence entre les créations de l’homme et la destruction de son entourage, mais expose la nature dégénérative de toute entreprise humaine. Plus l’homme fait , moins il est . Tout ce que fait l’homme s’inscrit au fond dans une œuvre de destruction de ce qui reste d’angélique chez lui, comme « (t)out ce que l’homme fait, il ne le fait que parce qu’il a cessé d’être ange » ( C 1997, 581). Si dans ses Cahiers , Cioran oppose l’angélisme et le faire humain, c’est bien précisément parce qu’« exempt de la mort » ( O 1995, 1081), l’ange « par définition, est stérile et inefficace, comme la lumière où il végète, laquelle n’engendre rien » ( O 1995, 1114). 123 Tous les mots marqués en italique, c’est nous qui soulignons. 124 Plus tard dans le chapitre intitulé « Le Démon est-il sceptique », l’auteur déclare de manière fort révélatrice que « (d)étruire, c’est agir, c’est créer à rebours », O 1995, op.cit ., p. 1072.

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