AGAPES FRANCOPHONES 2025

La racine du malheur selon Emil Cioran, ou comment (ne pas) ne pas se désespérer 230 Que le pessimiste qui juge la naissance un inconvénient vienne à mépriser tout acte générateur, il ne faut guère en être choqué. En effet, pour celui- là, toutes les créations humaines s’avèrent des simulacres cherchant à externaliser et extirper « la plus ancienne des peurs », celle de la mort, pourtant inextirpable. Si après être tombé dans le temps, l’homme obtint momentanément ce à quoi il aspirait (à savoir la mortalité acquise au moyen de la connaissance), son malaise se fait a contrario , et ironiquement, plus insupportable. Une fois l’acte irréversible accompli, sa satisfaction d’avoir démystifié la mort et sa fierté de s’être forgé un destin ne tarderont pas à être remplacées par l’humiliation, amèrement ressentie par l’homme déchu deva nt sa mortalité («il mourait enfin à sa façon, il en était fier, mais il mourait tout à fait, ce qui l’humiliait » 125 ) , et par son inquiétude devant la hantise de la mort dorénavant implacable. D’où le drame de l’ homo faber ancré dans le temps : sous le coup de l’« effroi devant son sort de crevé séduit par l’énorme, (non seulement il est) en butte à une fatalité qui intimiderait un dieu […] (mais il) ne peut pas (non plus) ne pas sentir […] ce besoin de se fuir et de produir e pour escamoter sa panique », si bien que la peur de la mort s’impose comme la toile de fond de tous ses actes, comme elle « nous oblige à nous affirmer par la fuite, […] (et que) nul ne saurait s’en passer s’il veut agir » ( O 1995, 1075-1076). Créer et produire ne reviennent alors qu’à se donner l’illusion du pouvoir, à se convaincre que l’on peut être maître de son destin, et qu’il est possible de « remédier à ses insuffisances » ( O 1995, 1074) et de fuir la mort. Œuvre de la peur factitive de l’homme, à cette lumière, la civilisation par nature ne peut pas nous « guéri(r) de la peur », mais « diversifie nos tourments et renforce nous infirmités » ( O 1995, 1089). L’homme dépravé par sa civilisation souffre donc plus que n’importe quel autre animal, car « qui balancerait entre une panique instantanée et une autre, diffuse et permanente » (ibid.) ? Alimentés par sa peur incessante et par ses regrets vis-à-vis de l’innocence de jadis, les symptômes dumalheur humain se manifestent donc dans ses faires, foncièrement un labeur qui l’obnubile « par la métamorphose » ( O 1995, 1078), faisant de lui « un transfuge de l’être » ( O 1995, 1076), et peut- être encore plus dans son illusion qu’il peut toujours mieux faire . Si l’homme s’affirme et « se perfectionne » à travers ses actes créateurs, et qu’il se fait par la même occasion victime du leurre du devenir, point névralgique de ses mau x 126 , il existe à l’opposé de ce zélé 125 O 1995, op.cit ., p. 1073. 126 Car « (n)ous étions faits pour végéter » et qu’il n’y a pas de devenir, mais uniquement l’être au Paradis, O 1995, op.cit ., p. 1088.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=