AGAPES FRANCOPHONES 2025

Fan XU 231 du faire, un autre cas de figure que Cioran nomme de « détrompé ». Se détromper, c’est donc ne plus se positionner dans l’affirmatif, abdiquer son moi, ses faires et ses devenirs. « S’émanciper de la quête d’un destin, […] renoncer à faire partie et des él us et des réprouvés ; […] s’exercer à n’être rien » ( O 1995, 1117-1118), en bref, se retirer dans la négation. Est-ce pour autant le secret pour ne plus être malheureux ? Tant s’en faut. « (Ê)tre homme n’est pas une solution, ni non plus cesser de l’être » ( O 1995, 1116), l’affirmation et la négation, à en croire Cioran, ne diffèrent l’une l’autre, à tout le moins pas dans leur effet. Tout comme l’acte de s’affirmer, mais de manière plus véhémente encore, la négation de soi et de son destin débouche également sur l’agir et sur l’illusoire, et non sur le non -agir. En atteste le détrompé qui « érige l’Insignifiance en système, […] et s’agenouille devant elle » ( O 1995, 1117), d’où cette lamentation : « Combien est à plaindre en revanche celui qui n’ose célébrer ses avantages et ses talents » ( O 1995, 1119) ! Puisque l’affirmation et la négation relèvent tous les deux de la certitude, et ne peuvent suspendre l’homme dans sa frénésie du faire, Cioran envisage une troisième voie, celle du scepticisme qui place l’homme « dans cet état de pure indétermination » ( O 1995, 1097). À la différence de l’affirmation, et de la négation par laquelle on parvient au doute, ce dernier détache l’homme « de ses entreprises et de ses forfaits » ( O 1995, 1103). Or, il serait naïf de croire que le sceptique cioranien s’est affranchi des tourments de l’homme grâce au doute. L’expérience inéluctable, le doute représente, aux yeux de Cioran, la disjonction entre l’être et la raison, et constitue en même temps le moyen par lequel cette dernière arrive à ébranler ses acquis pour tout remettre en question. Le terme même de « calamité » employé à l’égard du doute qui « s’abat sur nous » ( O 1995, 1098) laisse pourtant deviner son rôle qui ne saurait être salvateur. Plutôt que de permettre à la raison de s’attaquer de manière dialectique à ses certitudes hypostasiées, comme l’aurait souhaité Adorno, ou d’acheminer à une déconstruction digne de ce no m 127 , le doute chez Cioran jette la raison dans un état paranoïaque, la tenant en vigilance extrême et constante vis-à- vis du moindre soupçon d’illusion, et ce, jusqu’à la rendre inopérante. Si bien que le doute dont fait montre le sceptique s’avère une « expérience de la lucidité abyssale, vécue sur le tragique, la 127 C’est -à-dire « d’analyser les structures sédimentées qui forment l’élément discursif, la discursivité philosophique dans laquelle nous pensons », J. Derrida, « Qu’est -ce que la déconstruction ? » Commentaire , Numéro 108(4), p. 1099.

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