AGAPES FRANCOPHONES 2025

La racine du malheur selon Emil Cioran, ou comment (ne pas) ne pas se désespérer 232 fatalité et le désespoir » (Constantinescu 2009, 176), une corvée surmenante qui n’inspire que l’agitation et l’intranquillité permanentes. Le doute se révèle ainsi « incompatible avec la vie » ( O 1995, 1102). Lui-même sceptique, à la fin de La Chute dans le temps , Cioran semble fournir une illustration de l’incompatibilité en question à ses propres frais. Faisant mention de « rechute » et de « la délivrance sans salut, prélude à l’expérience intégrale de la vacuité » (O 1995, 1097 ; 1103) dont le sceptique devient victime, Cioran prépare de fait les prémisses de la deuxième chute, plus désespérante que celle dans le temps. Tomber du temps, c’est avoir le malheur « de n’avoir pas droit au temps » ( O 1995, 1152) et devenir la proie de la hantise du temps. Si être tombé dans le temps est le malheur commun de l’homme, tomber du temps est quant à lui, un châtiment auquel tout le monde n’a pas droit, mais les sceptiques sont particulièrement vulnérables. S’imposant la tâche de vaincre « l’impossibilité de s’abstenir » ( O 1995, 1152), c’est -à-dire celle de vivre, les sceptiques qui y parviennent se trouvent cependant tombés du temps. Ne croyant plus à « sa mission de destructeur » ( O 1995, 1103) et désabusé de l’illusion du devenir, celui qui poursuit le doute jusqu’au bout renonce au faire, au détriment de sa « nécessité vitale » ( O 1995, 1110). Décroché du temps, ne vivant plus, autrement dit ne subissant plus « la magie du possible » 128 à cause de sa lucidité et de son inaction dévastatrices, il est cependant pris d’assaut par la nostalgie du temps dans ce non - temps, éternité négative où rien ne passe parce que tout est déjà révol u 129 . « Mais moi, telle est ma conviction, je fus évincé du temps à seule fin d’en former la matière de mes hantises. Au vrai, je me confonds avec la nostalgie qu’il inspire. […] Pitié pour celui qui fut dans le Temps et qui ne pourra plus jamais y être » ( O 1995, 1153) ! Si le temps sous- tend le malheur de l’homme, Cioran fait comprendre que le nostalgique du temps est le plus malheureux de tous. Affirmer, nier, ou encore douter ? Quoi qu’il choisisse, l’homme se trouve toujours à l’intérieur, ou pire, en dessous du temps. Son cas paraît indéniablement désespérant. 2. La connaissance, le moyen vers le malheur ? Les symptômes du malheur étant répertoriés, procédons à en déterminer la cause. Il est tentant d’incriminer la connaissance pour trouver en elle la racine du malheur de l’homme. Dans la Genèse, 128 Parce que « (v)ivre, c’est subir la magie du possible », O 1995, op.cit ., p. 1152. 129 « (L)orsqu’on perçoit dans le possible même du révolu à venir, tout devient virtuellement passé, et il n’y a plus de présent ni de futur », O 1995, op.cit ., p. 1152.

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