Filiation protéiforme | 2026

8 Ioana MARCU, Ramona MALIȚA, Claudiu GHERASIM menacée d’interruption. Il suffit qu’un chaînon cède, qu’il manque ou qu’il déroge (in)volontairement à son devoir, pour que tout vacille et que le processus de construction identitaire échoue : un grand-père qui s’est tu, un père absent, un aïeul disparu dans le flot de l’Histoire, une grand-mère qui renie ses descendants, une mère qui abandonne ses enfants – autant de silences qui se nichent dans les cellules de l’individu et le privent d’une identité complète 1 . Alors, pour ceux qui restent, pour ceux qui viennent après, l’écriture devient une boussole. On part à la recherche de ce qui manque, on recueille les bribes éparses, on tisse les silences en mots pour recoudre les liens défaits et redonner voix à ceux que l’on croyait perdus. Lorsque le (grand-)père, en tant que maillon primordial de l’histoire familiale est absent – physiquement (mort, éloigné, inconnu) ou symboliquement (ayant démissionné de son statut, s’étant emmuré dans le silence) –, « la mémoire familiale se fragmente et s’émiette » (Demanze 2009, 11).Aliéné, hanté par le « désir d’élucidation » (Demanze 2008, 195) des origines, l’individu dépossédé se résout alors à revisiter l’histoire tronquée de ceux qui l’ont précédé afin de se voir assigner une origine, un passé, une histoire, une filiation. Dans sa tentative de déchiffrer ce qui est au premier abord indéchiffrable, il est amené à résoudre une énigme, à remettre en ordre les pièces disparates d’un puzzle incomplet qu’il est obligé de construire minutieusement, par des va-et-vient entre le passé et le présent. Il gratte alors le sol de la mémoire, il épluche les photos sépia, les lettres jaunies, les bribes de conversations murmurées dans la cuisine, les journaux, les archives, les textes officiels, les articles de presse, les textes juridiques ; il interroge ceux qui détiennent encore des fragments de mémoire, ceux qui savent ce qui s’était passé mais qu’on a longtemps tenu sous silence. Chaque indice est un fragment d’identité qu’il faut recoller, mot après mot, comme on recompose une lignée. Cette recherche généalogique, souvent par l’entremise de la littérature qui « s’est, depuis l’origine, montrée particulièrement sensible aux questions de parenté, aux liens du sang, aux structures familiales » (Viart 2019, 19), permet à l’individu de remédier aux défaillances de son 1 Pour approfondir cette problématique de la relation critique et continue avec le passé et de l’héritage des silences de la génération précédente, voir les travaux de Marianne Hirsch autour de la « postmémoire » (« Postmémoire », traduction de Philippe Mesnard, in Témoigner. Entre histoire et mémoire , n o 118, 2014, p. 205-206 ; The génération of Postmemory, Writing and Visual Culture after the Holocaust , New York, Columbia University Press, 2012, etc.).

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