Filiation protéiforme | 2026

9 Restituer, transmettre, affronter : la problématique de filiation à l’épreuve du contemporain identité lacuneuse, de guérir du déchirement engendré par une histoire familiale fragmentaire, de restaurer la continuité. Interroger la filiation aujourd’hui, dans les littératures française et francophones contemporaines, et non seulement, revient à sonder la dynamique complexe entre mémoire individuelle, histoire collective et construction identitaire. Dans un monde où les généalogies se fragmentent sous l’effet de traumatismes historiques (guerres, exils, génocides) et de mutations sociétales (mobilité accrue, recomposition des structures familiales), l’écriture devient dès lors l’un des principaux vecteurs de réparation symbolique (Gefen 2017, 15). Les récits de filiation, apparus au premier plan de la scène littéraire dans les années 1980 (Viart 2019, 19), participent justement à cette réparation : ce sont des textes où la question qui taraude l’écrivain/ narrateur-victime d’un défaut de transmission ou de mémoire est bien souvent : « De qui suis-je le fils/la fille ? Quels fantômes me visitent ? » (Lapointe et Demanze 2009, 6). « Enquête[s] sur l’ascendance du sujet » (Viart 2009, 96), ces textes situés à la frontière entre la fiction et la non-fiction, suivent de très près le processus sinueux, rarement linéaire, de restitution d’un héritage souvent douloureux, passé sous silence notamment par les (grands-)pères (ou les grands-parents en général) dans leur effort de supprimer de l’histoire de leurs descendants des épisodes à fort impact émotionnel. À partir d’une « fouille archéologique », ils mettent alors en lumière la vie individuelle d’un parent ou d’un aïeul, confrontée aux pressions familiales, sociales et historiques (Viart 2019, 18). « Investigation[s] de l’intériorité [déplacées] vers celle[s] de l’antériorité » (Viart et Vercier 2008, 79) dont le but est d’« interroge[r] une continuité », de « rétablir un continuum familial » (Viart et Vercier 2008, 88), les récits de filiation acquièrent nécessairement un rôle réparateur. D’un côté, ils participent à la « restitution des vies de l’ascendance pour qu’elles ne sombrent pas dans l’oubli » (Demanze 2009, 12) et à la compréhension de l’« autre » – le (grand)-père silencieux (parfois la (grand)-mère murée dans son silence), en donnant une/des voix à tout ce qui n’a pas pu être exprimé à travers le langage 2 : honte, culpabilité, 2 Voir Viart Dominique, « Le récit de filiation. "Éthique de la restitution" contre "devoir de mémoire" dans la littérature contemporaine », in Christian Chelebourg, David Martens, MyriamWatthee-Delmotte (dir.), Héritage, filiation, transmission. Configurations littéraires (XVIII e -XX e siècles) , Louvain, Presses Universitaires de Louvain 2011, p. 199-212.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=