Filiation protéiforme | 2026

10 Ioana MARCU, Ramona MALIȚA, Claudiu GHERASIM peur, traumatisme, histoires de violence, regrets, liens coupés, réprimés ou détournés par la pudeur ou le tabou, souvenirs inscrits dans le corps, etc. De l’autre côté, ils rendent possible une (re)construction et un (re) façonnement identitaires du descendant antérieurement amputé d’un chapitre de son histoire. Dans ces textes, le narrateur joue le rôle de « passeur » : il rétablit des filiations manquantes, donnant voix à ceux que l’on pourrait appeler les « invisibles » de l’H/histoire. L’écriture devient ainsi un acte éthique, une dette vis-à-vis de la lignée. Dans cette démarche d’écrire la filiation – une démarche cicatricielle, de guérison symbolique et de restauration identitaire –, il y a quelque chose qui tient au rituel et au deuil qui redonne une voix à ceux qui n’ont jamais pu dire. Parfois, c’est un geste de pardon ; parfois une guerre contre le mutisme ; parfois encore, c’est un pacte passé avec soi-même : celui de porter le poids des morts pour ne pas le transmettre intact aux vivants. Mais ce geste n’est jamais simple. Il est contraint par la pudeur, la honte, la peur de trahir. Que faire quand la vérité heurte, quand le passé rouvre la plaie ? Le devoir de restitution s’accompagne donc de paradoxes : donner forme au silence, nommer l’innommable, écrire sans tout dévaster. Et pourtant, à la fin, il en reste cette conviction profonde qu’à raconter ce qui fut tu, on devient enfin entier. Si les récits de filiation ont longtemps privilégié une quête généalogique centrée sur les liens biologiques et familiaux – père, mère, grands-parents, etc. –, les écritures contemporaines tendent à en élargir le champ. La filiation ne se réduit plus à l’héritage sanguin ou à la transmission familiale directe : elle englobe désormais des formes plus complexes et symboliques d’appartenance. On parle ainsi de filiation littéraire, « spirituelle » (Jişa 2018, 13) ou « élective » (Viart et Vercier 2008, 103), pour désigner les liens que le sujet établit avec des figures tutélaires, des mentors, des communautés de pensée ou des traditions culturelles. Ces filiations choisies ou ressenties, car non-consanguines, traduisent une volonté de se situer dans une lignée, de se reconnaître dans un héritage intellectuel ou affectif, parfois en dehors du cadre familial rigide. Dans une perspective élargie, la littérature contemporaine donne donc à voir une pluralité de représentations de la filiation. Celles-ci ne se cantonnent plus aux récits autobiographiques ou aux témoignages familiaux, mais traversent une diversité de genres – récits de vie, biographies, romans d’apprentissage, voire romans historiques – où la

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