Filiation protéiforme | 2026

99 H-être ou ne pas être : hantologie de la filiation dans Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo • historique, celle d’une mémoire européenne (récente et éloignée) marquée par la peur, l’exil et les guerres ; • familiale, celle d’une lignée pathologique, disloquée par les suicides, les secrets et la répétition transgénérationnelle des traumas ; • mythique, enfin, celle d’un héritage symbolique vidé de sa substance héroïque, puisque le mythe de Thésée se transforme en allégorie de la fuite, de l’échec et de la survivance (v. Gherasim 2023b, 105-121). Ainsi, dès ses fondations, l’écriture toledienne s’élabore comme une véritable poétique de l’absence : le fils n’y hérite pas d’un sol à fonder, mais de ruines à veiller. Les enjeux de cette filiation hantée se laissent mieux saisir à travers les cadres théoriques et psychanalytiques qui éclairent la figure du fils comme « h-être ». 1.1. Présences absentes : l’hantologie derridienne Dans cette perspective, comprendre la condition filiale que met en scène Camille de Toledo suppose de revenir à Jacques Derrida. Dans Spectres de Marx (1993), le philosophe forge la notion d’« hantologie » ( hantise + ontologie ), qui désigne une présence-absence : la façon dont les spectres du passé, même sans substance, persistent à hanter le présent. Plus qu’une illusion, le spectre est ce qui revient, insiste, perturbe, sans jamais s’incarner totalement dans l’actualité. Plutôt que de fonder, il fissure ; il trouble la continuité temporelle, empêchant de refermer l’histoire. Ces spectres peuvent être d’ordre historique et idéologique – comme le communisme en Europe selon Karl Marx, ou le spectre du marxisme dont Derrida souligne la rémanence même après la chute du Mur – ou encore, dans une acception plus large, intimes et familiaux. C’est précisément dans cette logique élargie que s’inscrit l’univers narratif de Thésée, sa vie nouvelle . Le narrateur y apparaît comme « le frère qui reste » (TSVN 16), porteur d’un legs spectral qui ne se réduit pas à une mémoire personnelle, mais qui inclut les décombres de l’histoire européenne. Cet univers romanesque est hanté non par le surnaturel, mais par ce qui manque : une Loi, un nom, une prière (TSVN 75), une continuité de la filiation, une promesse d’avenir. L’héritage se transmet ici sous la forme d’une dette, de silences et de fractures : c’est dans cette transmission lacunaire que s’élabore la filiation contemporaine.

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