Filiation protéiforme | 2026
98 Claudiu GHERASIM construction nominale, qui associe deuil et exil, l’écrivain réactive les recherches identitaires de son père autour de la « branche de Toledo » et de la « diaspora », toujours marquées par l’histoire de l’expulsion des juifs d’Espagne. L’auteur (le 27 novembre 2020) raconte notamment avoir reçu symboliquement « la clef de Tolède », signe matériel de cet exil pluriséculaire, et précise : « Lorsque tous les miens sont morts, je suis resté seul avec toutes ces questions. ». Ainsi, la figure de l’écrivain naît d’une identité hantée, où l’héritage est moins un socle qu’une fissure. À travers ce geste nominal, de Toledo place toute son œuvre sous le signe du spectral. L’héritage n’y prend pas la forme d’une continuité assurée, mais celle d’une fracture ouverte : transmission d’absences, mémoire trouée, promesse manquée. Loin d’être un simple ornement biographique, ce pseudonyme cristallise les thèmes qui irriguent son corpus romanesque, notamment sa « trilogie européenne » 2 et le roman Thésée, sa vie nouvelle , où réapparaissent le suicide du frère, les silences de la lignée et la trace indélébile des exils collectifs. Dans ce contexte, le « fils survivant » qui émerge dans son Thésée se définit par un legs spectral : une dette hantée par l’absence, le non-dit et la fragmentation. Le projet toledien rejoint ici des préoccupations partagées par une génération d’écrivains de la post-mémoire (Hirsch 2012). De Toledo, lui, inscrit cette exploration dans un travail de deuil personnel – le suicide de son frère, suivi de la mort de ses parents –, mais aussi dans un horizon plus large de la perte : celui d’une Europe hantée par la Shoah, les guerres mondiales et les exils forcés, où subsiste pourtant le potentiel d’une certaine survivance. C’est dans cette tension entre hantise et potentialité, entre deuil et survie, que s’inscrit Thésée, sa vie nouvelle . Oscillant entre la première et la troisième personne du singulier, le récit prend la forme d’une enquête fragmentée dans les archives familiales : photographies, lettres, manuscrits, mais aussi silences qui traversent les générations. Loin de rétablir une continuité historique, au sens à la fois personnel et collectif, le texte met en crise le schéma traditionnel de la filiation. La topographie de la perte et la politique du silence redéfinissent ici la fonction de l’héritier, qui n’est plus bâtisseur, mais veilleur. Le fils, rebaptisé Thésée, se retrouve ainsi à la croisée de trois fractures : 2 Le Hêtre et le Bouleau (2009), Vies pøtentielles (2011) et Oublier, trahir puis disparaître (2014) posent la question « d’un dépassement du vingtième siècle, de ses crimes et mémoires qui hantent l’espace européen, de ses transmissions coupées, des généalogies brisées. » (de Toledo le 16 septembre 2022).
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=