Filiation protéiforme | 2026

101 H-être ou ne pas être : hantologie de la filiation dans Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo appelle « inclusion parasitaire, un dedans hétérogène à l’intérieur du Moi » (1976, 15) : autant de formulations qui soulignent la présence d’un noyau étranger, porteur de secrets inavoués. Ces fantômes se traduisent en symptômes, en gestes étranges, en silences inexplicables, capables de traverser plusieurs générations. Cette conceptualisation est particulièrement éclairante pour Thésée, sa vie nouvelle : « Après le suicide de mon frère, les morts de ma mère et de mon père, des absents se sont mis à vivre en moi. Je portais un multiple intérieur, des voix de morts qui continuaient à vivre en moi » (de Toledo, 27 novembre 2020, souligné par l’auteur). La lignée représentée par Camille de Toledo est travaillée par des suicides cachés, des secrets inavouables et des deuils impossibles. Thésée et son frère Jérôme apparaissent alors comme les héritiers d’une généalogie cryptée : au-delà d’un patrimoine ou d’une mémoire historique, ils se révèlent cryptophores, porteurs silencieux des fantômes enfouis, transmis en dehors des mo(r)ts. 1.4. La lettre « h » Dans la continuité de cette constellation théorique – Derrida, Lacan, Abraham et Török, Camille de Toledo élabore sa propre notion, l’« h-être » : « Les langues mortes hantent longtemps les langues vivantes, elles s’y taillent une place… C’est ainsi que j’ai suivi la lettre h […] dont j’ai fait cette forme de l’H-être européen » (de Toledo le 25 août 2014). Ce néologisme, exploré dans Le Hêtre et le Bouleau (2009), rassemble la honte, la hantise et l’anthologie des ruines 3 , proposant ainsi une définition de l’Europe contemporaine comme espace hanté. Cette orientation se radicalise dans ses œuvres ultérieures, notamment Vies pøtentielles (2011), où les deuils personnels – la mort du frère Jérôme, dont le prénom évoque Saint Jérôme, « saint patron des traducteurs » (de Toledo, le 16 septembre 2016), puis celles des parents – se transforment en « ombres » qui hantent l’écriture. Bien qu’ils puissent être obsédants, ces fantômes ont un fort potentiel narratif. Dans Les Potentiels du temps (2016), de Toledo déplace en effet le regard, du spectre perçu comme simple hantise vers le spectre envisagé comme champ de possibles : « On en parlait pour évoquer la présence des fantômes. Mais, après la mort, lorsque nous considérons de 3 Voir aussi de Toledo, le 16 septembre 2016.

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