Filiation protéiforme | 2026

102 Claudiu GHERASIM nouvelles „enfances” – in-fans signifie le „sans voix” […] – nous pouvons entendre spectre comme amplitude de possibles. On parle en ce sens d’un spectre lumineux. » (de Toledo, 16 septembre 2016). S’appuyant sur Paul Ricœur, l’auteur propose alors de penser l’histoire non seulement comme ce qui a eu lieu, mais aussi comme « ce qui aurait pu avoir lieu ». Ce passage de la spectralité du deuil à celle de la potentialité redéfinit l’écriture comme acte de transformation temporelle : transformer la hantise en potentialité, le passé en matrice d’« avenirs inaccomplis ». Cette question du « pouvoir de l’écriture » – « Que peut un livre ? Comment peut-il changer le temps ? » (de Toledo, le 16 septembre 2016) – traverse tout le projet toledien. Ainsi, l’« h-être » articule l’intime et le collectif, le trauma familial et l’effondrement européen, en trouvant l’incarnation la plus forte dans la figure du fils, héritier non d’un patrimoine mais d’un vide. Le « fils » que Camille de Toledo met en scène dans son Thésée est toujours un « h-être » : héritier d’ombres, porteur d’un nom chargé d’absence et engagé dans une écriture qui tente de convertir la hantise en puissance de reconfiguration du temps. 2. Hantises historiques : la chute des dominos À partir du cadre théorique et généalogique de l’« h-être », il convient désormais d’examiner comment cette logique hantologique se déploie dans le champ historique de Thésée, sa vie nouvelle . Tout récit de filiation dépasse en effet l’enquête familiale, il appelle « une contextualisation plus ample où l’histoire familiale s’entremêle avec l’Histoire générale » (Jișa 2018, 12). Tel est précisément le cas du roman de Camille de Toledo : il s’inscrit dans une mémoire longue, travaillée par les spectres d’« une Europe affranchie / des fantômes » (TSVN 208, souligné par l’auteur). Dès l’incipit – la scène traumatique où un père « dénoue seul la corde à laquelle son fils s’est pendu » (TSVN 15) –, le double fictionnel qu’est Thésée s’ancre dans un « mouvement de balancier de l’Histoire », en réponse à une peur collective héritée de la première moitié du XX e siècle : « peur de la mort, de la faim, peur du front, de la maladie… » (de Toledo, le 25 mai 2021). Ces peurs fondatrices expliquent, selon l’auteur, l’élan vers l’« Industrie » et la « Croissance » qui a marqué les Trente Glorieuses de ses parents, « l’âge de l’abondance dans la ruine duquel nous [le narrateur et son frère] grandirons » (TSVN 90). Or,

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