Filiation protéiforme | 2026
103 H-être ou ne pas être : hantologie de la filiation dans Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo cette promesse d’un « monde sans mort », transmise par la génération de la Reconstruction à ses descendants, repose elle-même sur une hantise originelle : la peur, qui resurgit après 1973 – date du premier choc pétrolier et, dans la diégèse, de la naissance de Jérôme. En ce sens, cette date devient le « tournant toujours différé d’un retour des fragilités tues. » (de Toledo, le 20 août 2020). Le roman met ainsi en évidence un mécanisme d’échos : les événements intimes trouvent leur résonance dans des fractures collectives. Le suicide de Jérôme, par exemple, ne relève pas uniquement d’une tragédie familiale – « Qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? » (TSVN 9, 11, 17, 19, 78, 102, souligné par l’auteur) –, il s’inscrit aussi dans « un fil infini de causes », où « ce n’est pas le dernier terme, le dernier domino, c’est toujours un domino derrière et un autre et un autre… » (de Toledo le 25 mai 2021). Cette logique de récurrence ne se traduit pas uniquement dans le contenu, mais aussi dans le temps du récit lui-même. Le trauma produit ce que Dominick LaCapra (2001, 21) appelle un état d’« acting-out » : l’impossibilité de clore le passé, qui revient sans cesse sous forme de symptômes. C’est dans cette suspension que se place Thésée, « entre deux mondes qui s’écartent : le continent des vivants et celui des morts » (TSVN 18). La mémoire historique fracturée est donc inséparable d’une temporalité disloquée : le présent est traversé par des retours insistants, tandis que l’avenir demeure pris dans une boucle de rétroaction mélancolique (LaCapra 2001, 21). Dans Thésée, sa vie nouvelle , chaque fantôme en convoque d’autres : la mort du frère fait réapparaître, en arrière-plan, la Shoah, les guerres mondiales, l’exil séfarade, autant de traumatismes historiques qui structurent la mémoire familiale et européenne (Gherasim 2023a, 181-188). Cette superposition entre mémoire intime et mémoire collective constitue le cœur même de la structure du roman. Thésée se déplace dans le « labyrinthe de sa généalogie » (TSVN 32) où deux lignées se croisent : la filiation directe (micro-histoire intime, une famille marquée par les suicides et les deuils) et la filiation historique (macro-histoire européenne, une génération marquée par les guerres et les exils). Le roman construit ainsi une tresse mémorielle, véritable labyrinthe temporel qui relie les drames familiaux aux catastrophes du XX e siècle. Cette tresse se reflète aussi dans la forme du récit (v. Gherasim 2023a, 188-191 ). Loin de toute linéarité, Thésée, sa vie nouvelle repose sur un agencement fragmenté, rythmé par l’entrelacement des dates, mises
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