Filiation protéiforme | 2026

116 Claudiu GHERASIM (de Toledo le 16 septembre 2022). Le roman ne se contente pas de quelques allusions ponctuelles ou de références explicites : il engage une véritable réécriture mythique. C’est ce que la critique littéraire désigne par le terme d’« automythobiographie », une écriture de soi qui passe par l’appropriation et la réinvention d’une figure mythique investie comme porte-parole. Ainsi que le rappelle Dominique Viart (2008, 107), « [i]l s’agit pour l’écrivain de trouver les moyens de dire les pulsions, les désirs et les frustrations qui l’habitent par le truchement d’une figure autre, historique ou mythique ». Chez Camille de Toledo, le mythe n’est pas seulement convoqué, il en devient le fantôme, une ombre archétypale qui persiste tout en étant vidée de sa force fondatrice. Le choix du nom de Thésée inscrit d’emblée le fils restant dans une généalogie symbolique, celle du héros grec qui triomphe du labyrinthe et fonde un ordre nouveau : « Ici, le prénom Thésée s’est petit à petit imposé. Il disait, par le mythe, ce que le livre dans son ensemble tente d’accomplir : une enquête sur la peur généalogique, où l’on cherche à dévisager un monstre. » (de Toledo le 27 novembre 2020). Mais dans le cadre automythobiographique du récit, cette figure héroïque se trouve renversée. Thésée n’incarne plus la sortie victorieuse, mais l’impossibilité de quitter la nuit. Celui qui jadis instaurait un passage et un ordre devient une figure liminaire, suspendue dans l’entre-deux. « Thésée cherche une issue hors du labyrinthe, il voudrait éviter le monstre » (TSVN 67), mais, cette fois-ci, le labyrinthe ne débouche sur aucune délivrance : il devient l’espace d’une errance infinie, hanté par les morts. Ce déplacement mythique infléchit profondément la représentation de la filiation. Le héros fondateur, garant d’un ordre et d’une continuité, se mue en anti-héros endeuillé, porteur non d’une mission mais d’une dette. Sa quête devient une enquête : il ne tente plus d’abolir le labyrinthe, mais de s’y maintenir, de « traverser cette nuit, [de] tenter de voir clair dans l’obscur du temps, [de] relier les mémoires entre elles » (TSVN 64, souligné par l’auteur). Dans cette perspective, le projet hantologique se définit comme une entreprise de recomposition mémorielle : « il me faudra ajointer les vies entre les âges pour guérir les morts et me relier à eux à rebours de ma fuite ; pour saisir comment les fantômes s’en prennent aux vivants » (TSVN 64, souligné par l’auteur). Cette posture n’est toutefois pas seulement contemplative, elle s’accompagne aussi d’une révolte. Thésée affirme son refus de se soumettre au « tribut de

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