Filiation protéiforme | 2026
188 Velimir MLADENOVIĆ Sur le plan théorique, la biographie assoulinienne peut être lue comme une mise en pratique d’une « poétique de la filiation », au sens où l’entend Dominique Viart : non pas la reproduction d’un modèle, mais une relecture critique des héritages. (Viart, 2005) Assouline ne se contente pas de célébrer ses maîtres ; il les interroge, parfois les contredit, et les réinscrit dans un système de relations dynamiques où le passé devient matière de création. Ce processus relève d’une écriture de la mémoire active – non cumulative, mais reconstructive – qui rejoint les réflexions de Paul Ricœur sur la mémoire narrative : raconter, c’est toujours ré-ordonner le passé pour lui donner sens. (Ricœur,1983) La biographie devient ainsi, chez Assouline, une forme de mise en intrigue du savoir et de la mémoire, un lieu où la filiation se transforme en invention. Dans sa biographie de Georges Simenon ( Simenon, 1992), Assouline explore le lien complexe entre vie et fiction, entre l’auteur et ses doubles narratifs. Il met au jour la mécanique d’écriture simenonienne, son rapport à la vitesse, à l’intuition, à la solitude. Cette analyse fine du style et de la posture d’écrivain réapparaît dans plusieurs de ses romans, notamment La Cliente ou Le Portrait , où les figures d’auteur, réels ou fictifs, deviennent des personnages ambigus, habités par les tensions entre vérité et invention. De même, dans Golem (2016), la présence spectrale de Kafka peut être lue comme un prolongement de cette réflexion sur l’écrivain comme figure hantée par ses propres récits. Dès les premières pages de la biographie sur Simenon, on trouve la citation de Federico Fellini : « On a envie de l’applaudir comme on applaudit au cirque le courage, l’audace du jongleur, de l’acrobate » (1992, 11) ; cet extrait introduit une tension entre admiration spectaculaire et banalisation médiatique. Assouline s’en sert pour questionner l’image publique de Simenon, réduite à un phénomène, et amorcer sa revalorisation littéraire. La voix du cinéaste devient ici celle d’un témoin complice et critique. La richesse de l’intertextualité chez Assouline s’affirme donc surtout dans les échos littéraires. En rapportant les propos de Simenon sur Maupassant – « Maupassant est victime en France d’une injustice » (1992, 222) –, Assouline inscrit son sujet dans une filiation réaliste et psychologique, fondée sur l’observation des passions humaines. Dans sa biographie de Simenon , Pierre Assouline met en relief la figure d’André Gide comme médiateur symbolique et tuteur littéraire dans le parcours de légitimation de l’écrivain. L’intérêt que Gide porte à Simenon agit comme une double force : il consacre tout en orientant, il reconnaît
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