Filiation protéiforme | 2026

196 Velimir MLADENOVIĆ tout comme la figure du pape Grégoire le Grand, auteur du premier commentaire intégral du Livre de Job dans la tradition latine, renforcent la portée historique et mystique. Job devient alors une figure tutélaire, un compagnon d’errance spirituelle : « Je partirai... sur les traces de Job, là où il a vécu et où il vit encore… » (Assouline 2011, 17), écrit le narrateur, qui s’engage dans une quête à la fois géographique, littéraire et existentielle. À l’image du chercheur David Wolfers, « fou de Job », ou du narrateur lui-même, qui voit en Job son « saint patron », le texte construit une relation de familiarité, presque d’intimité avec le personnage biblique. Ce lien se traduit aussi par un rêve où le narrateur découvre une collection de lettres de Job à vendre : « vente exceptionnelle d’un lot de lettres de Job, „mon” Job » (Assouline 2011, 17), conférant à la figure biblique une épaisseur fictionnelle renouvelée. Job devient ainsi l’objet d’une quête herméneutique : « il aura connu la grâce d’effleurer le sens caché du Livre de Job » (Assouline 2011, 21). Cette tension entre interprétation et respect, appropriation et distance, traverse tout le récit. Le narrateur convoque ensuite de prestigieux lecteurs : André Gide, marqué dès l’enfance par la lecture solennelle du Livre de Job que son père lui faisait entendre ; Julien Green ; ou encore François Nourissier, qui attire l’attention sur la diversité des adresses que Job réserve à Dieu. De nombreux extraits bibliques sont incorporés au texte : Job 33 :14–18 (« Dieu parle une fois, même deux fois… ») ; Job 19 :20–27 dans la traduction de Lemaître de Sacy (« Je sais que mon Rédempteur est vivant… je verrai mon Dieu dans ma chair ») ; Job 7:7 et 9:28–31 (« Souviens-toi que ma vie est un vent… »). Ces citations ne sont pas décoratives : elles sont intégrées dans le mouvement de la réflexion du narrateur, qui les confronte à sa propre douleur ou à celle des autres. Le texte d’Assouline se réfère également à la tradition juive : « Le Talmud nous apprend que le grand prêtre avait coutume de lire le Livre de Job juste à la veille de Kippour… Il est récité par les séfarades le jour anniversaire de la destruction des deux Temples… » (2011, 51) Le Livre de Job occupe une place centrale dans la réflexion du narrateur, non seulement comme texte biblique, mais comme source fondatrice, matrice de sens et d’interrogation morale. Son importance ne tient pas uniquement à son ancienneté ou à sa portée religieuse, mais à sa capacité à résister à l’oubli, à traverser les âges et à interroger les consciences. Il est perçu comme un texte universel, au statut presque mythique, à la fois œuvre poétique, légende intemporelle et énigme herméneutique. Cette œuvre d’Assouline, dense et symboliquement

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