Filiation protéiforme | 2026

195 La fiction à l’épreuve de la mémoire : intertextualité, biographie et héritage littéraire dans l’œuvre de Pierre Assouline devient également un discours sur l’écriture 5 , la mémoire et l’épreuve. En guise d’épigraphe, l’auteur place deux citations qui tracent dès l’abord une ligne de tension entre l’intime et le fictif. La première, empruntée à Cioran ( De l’inconvénient d’être né ), affirme : « On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu’on n’oserait confier à personne. ». La seconde, tirée d’Aragon ( Henri Matisse, roman ), brouille les contours du récit : « Ce n’est rien. Ni un récit ni un discours. Pardonnez-moi. Je l’ai appelé roman sans doute afin qu’on me le pardonne. » Ces deux citations programment une posture d’écriture où la fiction est un refuge pour dire l’indicible, où l’auteur emprunte une voix narrative pour mieux faire résonner une vérité intime. L’ouvrage Vies de Job d’Assouline témoigne d’une densité remarquable et d’une variété d’allusions intertextuelles explicites au Livre de Job , qui en constitue non seulement le noyau thématique, mais aussi l’ossature structurelle. Dès le prologue, la famille du narrateur remarque son identification obsessionnelle au juste souffrant de la Bible, exprimée sur un ton ironique : « Tu te passionnes pour Job parce que tu te crois Job ! Le juste souffrant, c’est tout toi. » (Assouline 2011, 13) Cette remarque inaugure un long dialogue intérieur et érudit entre le narrateur et la figure de Job, qui deviendra bientôt un guide moral, presque une conscience incarnée : « Je sais déjà que je vais régulièrement me surprendre à me demander ce qu’aurait fait Job en telle circonstance. » (Assouline 2011, 14) Le narrateur n’hésite pas à se confronter à cette image en la retournant contre lui-même : « Moi non plus. N’est Job que celui qui naît Job. On ne le devient pas par décret. » (Assouline 2011, 14) Job n’est donc pas un simple modèle éthique, mais une condition existentielle inaliénable, inscrite dans la chair et dans l’histoire. L’évocation du jésuite Surin, qui s’approprie « les ténèbres de Job » et « s’enveloppe de ses nuits », 5 Pierre Assouline considère la Bible comme le « premier livre » et souligne qu’elle l’a toujours accompagné. Bien qu’il ne la lise pas quotidiennement, il la mentionne fréquemment et l’utilise comme référence. Il est fasciné par l’histoire de la Bible et a suivi de nombreux cours et séminaires consacrés à son contenu. Après avoir travaillé sur le Livre de Job à l’École biblique de Jérusalem, Assouline a noué une amitié avec les dominicains et a été sollicité pour collaborer au projet « La Bible en ses traditions ». Bien qu’il ait décliné une participation directe, faute de disponibilité, il apporte parfois un soutien médiatique au projet. Il comprend également partiellement l’hébreu ancien, mais pas l’hébreu moderne utilisé en Israël (Voir Assouline 2021, URL : https://www. youtube.com/watch?v=-7pOn0BdiFM&ab_channel=KTOTV )

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=