Filiation protéiforme | 2026

198 Velimir MLADENOVIĆ véritable réside dans une relecture du connu, une transformation de la perception qui mène le narrateur à une vérité douloureuse sur son passé familial et la nature du mal. Le narrateur, plongé dans ses recherches anxiogènes, trouve aussi un écho à son malaise dans une phrase attribuée à Shakespeare : « quand fond la neige, où va le blanc ? » (Assouline 1998, 88) Cette question métaphorique symbolise la fugacité de l’innocence et la nature insaisissable de la vérité, reflétant l’angoisse du narrateur face à la disparition des repères moraux et des vies. Monsieur Adret, le miroitier, est un personnage clé pour les réflexions sur la mémoire et le reflet. Il cite un moraliste du XVII e siècle qui « tenait la mémoire pour le miroir où nous regardons les absents. » (Assouline 1998, 123) Cette idée est renforcée par la citation de Saint Paul, que le narrateur lui envoie : « Per speculum in aenigmate » (À travers un miroir, obscurément), que le narrateur explique ainsi : « Saint Paul voulait dire par là que nous voyons toute chose à l’envers [...] On se demande si l’on est vraiment ce que l’on croit être. » (Assouline 1998, 185) Ces références transforment le miroir en un instrument de confrontation avec le passé et la culpabilité, soulignant que la vérité est souvent fragmentée et déformée. Monsieur Adret, avec son humour, critique également Proust pour « avoir un peu exagéré en consacrant dix-huit volumes à sa famille », et s’approprie une phrase de Paul Valéry : « Ne faites pas attention à ce que je dis : je ne suis pas souvent de mon avis. » (Assouline 1998, 72) Ces échanges caractérisent Adret comme un intellectuel autodidacte qui joue avec le savoir, tout en soulignant la difficulté de saisir une vérité absolue. Le narrateur mentionne également que Monsieur Adret aurait pu lire Le Traité des excitants modernes de Balzac, ce qui ancre davantage le personnage dans une culture littéraire éclectique. De même le narrateur s’identifie à une figure biblique, exprimant sa profonde détresse morale : « Inconsciemment, je me prenais pour le juste souffrant, à la fois craignant Dieu et blasphémateur. » (Assouline 1998, 153) Cette comparaison avec Job met en lumière la souffrance existentielle du narrateur face à l’horreur qu’il découvre, le transformant en une figure aux prises avec l’injustice et le mal absolu. Le roman expose par ailleurs la dimension administrative du mal à travers des termes comme « aryanisé » et des allusions à « Nacht und Nebel » 7 (Assouline 1998, 35), révélant comment le mal 7 Le décret « Nacht und Nebel », promulgué par le haut commandement nazi en décembre 1941, visait à faire disparaître dans le plus grand secret les résistants et opposants politiques des territoires occupés, en les soustrayant à toute procédure

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