Filiation protéiforme | 2026
32 Ana M. ALVES Introduction Le présent article interroge l’écriture d’Annie Ernaux comme pratique éthique et socio-politique, à la croisée du littéraire, de la sociologie et de l’histoire. Depuis La Place jusqu’à Les Années , en passant par L’Événement ou Je ne suis pas sortie de ma nuit , Ernaux met en œuvre une forme d’écriture qui engage le sujet dans le monde, et qui fait de la mémoire – souvent oubliée, humiliée ou minorisée – une matière pleinement vive et politique. Notre hypothèse repose sur l’idée que cette écriture, en refusant les catégories formelles classiques (roman, autobiographie, autofiction), se déploie comme un espace de recomposition de la mémoire sociale et de la filiation collective, à travers une voix narrative volontairement dépersonnalisée et traversée par l’histoire. Le choix d’une écriture plate ou distanciée constitue une stratégie d’ordre éthique visant à rendre audible ce qui d’ordinaire reste tu. La visée de cette étude est de saisir comment, chez Ernaux, l’intime devient levier critique du social, et comment cette posture renouvelle le paradigme de l’écriture de soi. Pour cela, nous adoptons une approche croisée – littéraire, sociologique et critique – appuyée sur un corpus resserré autour de textes où se joue avec force l’intersection entre mémoire, identité et appartenance. Si de nombreux travaux (Viart, Meizoz, Aron, Blankeman z) ont déjà souligné la tension entre personnel et collectif dans l’écriture d’Annie Ernaux, notre contribution entend déplacer le regard en insistant sur la dialectique entre mémoire fragilisée et projet d’émancipation. C’est là que se situe, à notre sens, l’originalité de son geste d’écriture : non pas seulement raconter une vie, mais rendre visible un héritage, restituer une présence silencieuse et inscrire cette présence dans l’espace littéraire et critique. Ce travail prend ainsi place dans un contexte où l’écriture du réel est repensée comme acte de résistance, comme possibilité d’énonciation pour ceux que la littérature a longtemps laissés à sa marge. 1. Une écriture impliquée : critique sociale et mémoire Notre analyse met en lumière l’approche unique d’Annie Ernaux, pour qui l’écriture est un acte à la fois politique, sociologique et autobiographique. Ernaux cherche à écrire la vie dans toute sa complexité, en dépassant les cadres littéraires traditionnels pour offrir une vision critique et réaliste du monde, influencée par sa propre expérience et les théories sociologiques de Bourdieu. D’après elle, « écrire est […] une
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=