Filiation protéiforme | 2026

33 L’écriture impliquée d’Annie Ernaux : entre mémoire, éthique, filiation et héritage activité politique, c’est-à-dire qui peut contribuer au dévoiement et au changement du monde ou au contraire conforter l’ordre social, moral, existant. » (Ernaux 2003, 74). Cette citation nous introduit d’emblée dans ce que cet acte d’écriture représente pour Annie Ernaux, c’est-à-dire une possibilité d’« intervenir dans le monde pour le changer » (Ernaux 2014, 108). Or, pour ce faire, l’écrivaine « se met en gage pour dire le monde » (Hunkeler & Soulet 2012, 17). Elle incarne véritablement ses textes, dans le sens où ceux-ci mobilisent sa voix et ses gestes, comme l’indique Jérôme Meizoz dans un échange avec Paul Aron (Aron & Meizoz 2017, 7). Depuis La Place (1983), récit couronné par le Prix Renaudot en 1983, dans lequel elle rend compte de l’agonie et de la mort de son père, elle inaugure une nouvelle écriture authentique où la quête de la réalité, de la vérité et le combat contre les injustices se trouvent au premier plan comme un devoir d’éthique. Elle est convaincue, comme elle l’avoue à Isabelle Charpentier dans un entretien de février 1995, que son rôle est de prendre la parole au nom de « tous ceux qui continuent de vivre au-dessous de la littérature et dont on parle très peu » (Charpentier 2006, 10). D’un avortement clandestin dans L’événement (2000), à la chronique de la maladie d’Alzheimer de sa mère dans Je ne suis pas sortie de ma nuit (1997), titre qui fait écho à celui de Céline – Voyage au bout de la nuit –, Ernaux cherche, « une forme littéraire qui contiendrait toute [sa] vie. » (Ernaux 1983, 25). D’après elle, celle-ci, « n’existait pas encore » (Ernaux 2005, 27). Récusant « l’appartenance à un genre précis, roman et même autobiographie », comme elle le précise à Isabelle Charpentier lors d’un entretien de février 1992, l’écrivaine essaie, « de rester dans la ligne des faits historiques, du document. Une écriture sans jugement, sans métaphore, sans comparaison romanesque, […] qui ne valorise ni ne dévalorise les faits racontés » (Charpentier 2006, 10). Or, quelque part « entre la littérature, la sociologie et l’histoire » (Ernaux 2011, 8), Ernaux nous invite à comprendre ses choix qu’elle dévoile dans Écrire la vie : « À une biographie, [dit-elle] qui laisse souvent une impression décevante par son caractère purement factuel, j’ai préféré l’alliance de deux documents personnels, l’albumphoto et le journal intime : une sorte de photojournal. […] Une façon d’ouvrir un espace autobiographique différent, en associant ainsi la réalité matérielle, irréfutable des photos, dont la succession « fait histoire », dessine une trajectoire sociale, et la

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