Filiation protéiforme | 2026
34 Ana M. ALVES réalité subjective du journal avec les rêves, les obsessions, l’expression brute des affects, la réévaluation constante du vécu. » (Ernaux 2011, 8). Ces photos sont pour Ernaux des « activateurs d’écriture, peut-être plus que de mémoire » (2013, 68) à partir desquels elle ambitionne « écrire la vie. Non pas […] sa vie, ni même une vie. La vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle : le corps, l’éducation, l’appartenance et la condition sexuelles, la trajectoire sociale, l’existence des autres, la maladie, le deuil » (Ernaux 2011, 7), enfin, « par-dessus tout, la vie telle que le temps et l’Histoire ne cessent de la changer, la détruire et la renouveler » (Ernaux 2011, 7) par la mémoire. Comme elle l’atteste, dans L’Écriture comme un couteau , elle veut « s’engager […] dans un travail exigeant, une lutte » (2003, 8), idée qu’elle développe par la suite dans Écrire la vie lorsqu’elle précise que « l’écriture, quoi qu’on fasse, s’»engage», véhiculant, de manière très complexe […] une vision consentant ou non à l’ordre social ou au contraire le dénonçant » (2011, 550). En ce sens, Ernaux fait écho à la pensée de Barthes qui soutenait que « l’écriture est […] essentiellement [...] le choix de l’aire sociale au sein de laquelle l’écrivain décide de situer la Nature de son langage » (Barthes 2002, 14-15). Force est de constater qu’Ernaux veut que l’écriture soit lieu d’interaction avec le milieu social dont elle parle. Comme le précise Jérôme Mézoz, elle cherche, par son écriture, à « réhabiliter le monde dominé, […] à travers le postulat que les gestes, proverbes, jugements et manières de voir du milieu d’origine constituent bien une culture complète et digne d’intérêt » (2012, 99). Entre autres, par son écriture, l’autrice cherche à valoriser une culture dominée, souvent marginalisée, en affirmant que les gestes, proverbes et manières de penser de son milieu d’origine forment une culture riche et légitime, digne d’être reconnue et transmise. C’est une démarche à la fois littéraire et politique, qui vise à réhabiliter des formes culturelles souvent exclues du canon dominant. Il s’agit donc, comme le souligne Benoît Denis, d’établir « un pacte qui relie l’écrivain à la société » (2004, 287), engagement qu’Annie Ernaux revendique en s’efforçant de sonder « le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l’étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé » (Ernaux 2016, 151). Mais encore, lorsqu’elle assure
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