Filiation protéiforme | 2026

35 L’écriture impliquée d’Annie Ernaux : entre mémoire, éthique, filiation et héritage « Explorer le monde réel, […] [le] déchiffrer en le dépouillant des visions et des valeurs dont est porteuse la langue à toutes les époques. Substituer à la légèreté des termes de la communication qui transmettent allègrement la domination sociale et sexuelle, le poids des mots lestés de la vie réelle des gens. Faire cela c’est accorder implicitement à l’écriture un pouvoir d’intervention dans le monde. » (Ernaux 2022, 304). Annie Ernaux revendique, comme en témoigne cette citation, une écriture engagée visant à démasquer les idéologies sous-jacentes à la langue. Elle remplace les formules figées par des paroles enracinées dans la réalité sociale des individus, conférant à l’écriture une véritable force d’intervention dans le monde. Au sujet de cet engagement, Alexandre Gefen avance qu’Ernaux « reste sensible au modèle sartrien de l’écrivain engagé, double originalité de fond et de forme dans un champ littéraire qui s’est repolitisé de manière plus individualiste qu’idéologique et qui a préféré les actions situées aux tribunes » (2022, 275). Ne reproduisant pas alors les « critères sartriens de l’écriture engagée – responsabilité politique, fonction de dévoilement, incitation à agir » (Kaemfer, Florey et Meizoz 2006, 8), à partir desquels Sartre présentait « le monde à voir », mais également « à changer » (Sartre 1985, 235), Ernaux, elle, prend, comme l’a très justement vu la sociologue Isabelle Charpentier, la « position d’observateur[trice] et d’ethnologue involontaire » (2006, 10). Son objectif est bien clair, elle prétend « décharner la réalité pour la faire voir » (Ernaux 2003, 74) endossant ainsi, comme le souligne Jérôme Meizoz, « une posture ethnographique d’observatrice méticuleuse et lucide » (2010, 49). Reproduisant sa profonde connivence avec Bourdieu, elle devient, par son expérience, et comme elle l’avoue à Isabelle Charpentier, « ethnologue de soi-même » (Ernaux 2006, 224). Cette complicité avec le sociologue est mise à jour en 2010, dans ce témoignage : « Ce que je dois à Bourdieu, c’est plus qu’une autorisation, c’est une injonction à prendre comme matière d’écriture ce qui jusque-là m’avait paru au-dessous de la littérature, […]. Un devoir impérieux de revenir au premier monde social, aux corps d’origine et d’en faire œuvre. » (Ernaux 2010, 26-27). Ernaux se situe alors parmi les écrivains impliqués qui, d’après Bruno Blanckeman, se placent comme « observateur, du piéton, du

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