Filiation protéiforme | 2026

36 Ana M. ALVES citadin, de l’usager, du voyageur, un [...] parmi d’autres dans une société responsable de ses évolutions » (2015, 163-168). Soulignons que la notion d’ implication présentée par Blanckeman provient d’« un type d’engagement qui, n’étant pas validé par une quelconque situation de force dans la Cité, fait sans protocole ostentatoire, sans scénographie du coup d’éclat, sans activisme insurrectionnel » (2013 : 73). À la différence du modèle de l’engagement sartrien qui voudrait présenter la voix ou bien indiquer des formes de pratiques à suivre au nom d’une idéologie préconstituée, il s’agit au contraire, pour Ernaux, étant donné qu’« il n’y a pas de vérité inférieure », comme elle le précise dans L’événement (2011, 291), de faire entendre ce qu’il en est d’un certain milieu, d’une certaine expérience des femmes, des jeunes, de l’expérience de la petite province, d’une expérience du temps, de la mémoire. 2. L’intime et le collectif : mémoire, filiation, héritage Ernaux se plonge dans « l’évanouissement du passé » (2008, 241), dans la « mémoire humiliée » (1983, 65), dans l’urgence de « sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais » (2008, 253). D’après Dominique Viart, il y a, de la part d’Ernaux, une volonté de revenir sur le passé de façon à restaurer une démarche éthique à « restituer […] [à] reconstruire, [à] rétablir la mémoire oubliée de ce qui fut, mais aussi – et peut-être surtout – rendre quelque chose à quelqu’un » (Viart et Vercier 2005, 92-93), en quelque sorte rendre hommage. Ernaux affirme sa volonté de dire le réel, déclarant, lors d’un entretien, à Pierre-Louis Fort que « rendre compte c’est une éthique » (Fort 2005, 206). L’autrice considère qu’écrire, c’est avant tout témoigner, transmettre une expérience, une réalité sociale. Pour elle, « rendre compte » n’est pas simplement un geste littéraire ou narratif, mais un engagement moral : celui de dire la vérité d’un vécu, sans artifice ni mensonge. Elle inscrit donc son travail d’écriture dans une démarche éthique, qui consiste à faire entendre des voix, des réalités souvent ignorées ou marginalisées. Ce positionnement donne à son œuvre une dimension à la fois politique et profondément humaine. Comme le précise Viart, cette réorientation est due au fait que les écrivains se ressaisissent et se lancent dans une « une ré-appropriation du littéraire, par où la modernité ne se donne plus comme discours d’avenir mais conscience critique d’un héritage historique et social » (2011, 317).

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