Filiation protéiforme | 2026
37 L’écriture impliquée d’Annie Ernaux : entre mémoire, éthique, filiation et héritage Dans Les années ce sentiment est présent lorsqu’Ernaux témoigne que « dans les déjeuners de fête, les références au passé se raréfiaient […]. Le temps d’avant quittait les tables familiales, s’évadait du corps et des voix des témoins » (2008, 158). Plus loin, dans le même récit, elle précise que « l’évanouissement du passé stupéfiait » (2008, 241) comme si tous les sujets d’Histoire se dissipaient au profit de conversations plus anodines, « ou le processus de mémoire et d’oubli était pris en charge par les médias » (2008, 235). Comme l’écrit Antoine Compagnon, elle ressent, « la hantise de l’oubli [...], l’angoisse du temps perdu, la crainte ou la honte que la mémoire individuelle et collective s’anéantisse » (2009, 1). Lors de l’attribution du Prix Formentor en 2019, dont elle a été la lauréate, elle évoque le fait d’avoir « reçu de la littérature un héritage d’ouverture et de liberté, capable de contrecarrer l’héritage de domination de la Honte » (Ernaux 2022, 304) ; ce dernier ne lui donne cependant pas « le pouvoir de l’effacer » (Ernaux 2016, 120). Ce sentiment de honte, et de malaise que l’on retrouve tout au long de son œuvre, reprend en filigrane la définition qu’en donnait Kundera lorsqu’il affirmait : « La honte n’a pas pour fondement une faute que nous aurions commise, mais l’humiliation que nous éprouvons à être ce que nous sommes sans l’avoir choisi, et la sensation insupportable que cette humiliation est visible de partout. » (1993, 366). D’après les propos de Viart, ce malaise éprouvé montre « à quel point le sujet contemporain se sent redevable d’un héritage dont il n’a pas véritablement pris la mesure et qu’il s’obstine à évaluer, à comprendre, voire à récuser » (2005, 92-93). Dans cette optique, « le besoin de comprendre se lie ainsi à une interrogation de l’origine et de la filiation » (Viart 2005, 92-93). Annie Ernaux trouve, en effet, son expression dans ce récit vu que, d’une part, elle énonce les « catégories que l’art ou la pensée ont récemment portées à l’avant-scène – questions de la mémoire et du quotidien, de l’héritage et de la filiation » (Viart 2014a, 27), et que, d’autre part, elle se montre « attentive aux grandes problématiques sociales – différences de classes, distinctions socioculturelles, revendications féminines » (2014a, 27). La formule de Dominique Viart, selon laquelle « Savoir qui l’on est en interrogeant ce dont on hérite » (2005, 79), est un leitmotiv dont on retrouve l’empreinte dans le projet d’Ernaux qui est alors très clair et s’avère ambitieux car il se construit de manière assez transparente. D’une part, elle s’interroge sur le sentiment d’avoir conquis le
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