Filiation protéiforme | 2026
38 Ana M. ALVES « savoir intellectuel » (2003, 33), la « culture qu’[elle s’] approprie par effraction » (2011, 177), se questionne sur les différences de classes sociales, mais encore sur sa propre situation dans les représentations que la société française a de la femme. D’autre part, elle mène une enquête pour réussir à se définir, à connaître son propre héritage, ses origines familiales paysannes normandes et tente de comprendre les rapports parentaux, cela en « important dans la littérature quelque chose de dur, de lourd, de violent même, lié aux conditions de vie, à la langue du monde » (Ernaux 2003, 34). À cet égard, Dominique Viart entend qu’« elle entreprend de dire ce milieu-là et de lui redonner une dignité en le mettant dans la scène littéraire. Elle veut que l’écriture soit le lieu d’une transition, d’un échange avec le milieu social dont elle parle » (2014b). Ce faisant, Ernaux cherche à « proclamer la dignité de toute existence et de toute culture » (2009, 99) et pour ce faire elle se « considère très peu comme un être unique, au sens d’absolument singulier, mais comme une somme d’expériences, de déterminations aussi, sociales, historiques, sexuelles, de langages, et continuellement en dialogue avec le monde (passé et présent), le tout formant, oui, forcément, une subjectivité unique » (2003, 42). Ainsi, l’écrivaine se sert « de [s]a subjectivité pour retrouver, dévoiler des mécanismes plus généraux, collectifs » (Ernaux 2003, 42). Dans Écrire la vie , elle développe cette idée lorsqu’elle avoue : « Je n’ai jamais cherché à m’écrire, à faire œuvre de ma vie : je me suis servie d’elle, des évènements, généralement ordinaires, qui l’on traversée, des situations et des sentiments qu’il m’a été donné de connaître, comme d’une matière à explorer pour saisir et mettre au jour quelque chose de l’ordre d’une vérité sensible. » (2011, 7). Partant du sensible de l’expérience, et, comme elle aime le rappeler dans Une Femme , ce projet se développe « au-dessous de la littérature, [...] quelque part entre la littérature, la sociologie et l’histoire » (1988, 106). Dans une approche guidée par une préoccupation éthique, elle fait référence aux « mémoires au pluriel, celles de gens » (2008b, 85), c’est-à-dire à tous ceux qui demeurent en marge de la littérature et dont on évoque rarement l’existence. À partir de sa propre expérience, Ernaux s’intéresse à différents univers sociaux qu’elle interroge et partage par l’utilisation d’une « écriture distanciée » (2010, 23-28) terme qu’elle préfère à celui « d’écriture plate », une écriture qui, comme elle le témoigne d’ailleurs dans La
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