Filiation protéiforme | 2026
39 L’écriture impliquée d’Annie Ernaux : entre mémoire, éthique, filiation et héritage Place , lui « vient naturellement » (2011, 442), vu qu’elle l’« utilisai[t] en écrivant autrefois à [s]es parents pour leur dire les nouvelles essentielles » (2011, 442). Force est de reconnaître, comme l’atteste Viart, que ce type d’écriture « n’est pas un défaut au contraire c’est un choix » (2014b). Un choix de temps comme le précise Ernaux : « Écrire est un présent et un futur, non un passé. » (2011, 7). Un choix qui est également celui de repousser les apparats romanesques, ou bien, et pour reprendre l’expression de Barthes, de refuser « un purisme esthétique » (1960, 395), de chasser les « effets de langage » (Barthes 1975, 77) au profit d’une écriture qui se veut au ras de l’expérience réelle afin que le texte soit intelligible à tous. Il s’agit, comme elle l’explique dans un entretien avec Michelle Porte, d’une écriture qui « décharne la réalité pour la faire voir » (Ernaux 2014, 83) et précise, plus loin : « J’écris contre. Contre une forme de domination culturelle, contre la domination économique, […] J’écris contre la langue que j’enseigne, la langue légitime, en choisissant d’écrire dans une langue qui véhicule des mots normands, dans une syntaxe déstructurée. » (2014, 83). Pour ce faire, et de façon à rester fidèle à elle-même, Ernaux cherche alors à se détacher d’une littérature au sens bourgeois et académique pour atteindre son objectif : écrire pour tout le monde entre mémoire individuelle et mémoire collective ; elle nous fait part d’« une existence singulière donc, mais fondue aussi dans le mouvement d’une génération » (Ernaux 2008, 187). Pensée qu’elle réitère lors de la réception du prix Nobel de Littérature, lorsqu’elle déclare avoir « romp[u] avec le bien écrire pour plonger dans l’indicible d’une mémoire refoulée et […] mettre au jour la façon d’exister des [s]iens » (Stockholm, 10 décembre 2022). Ainsi, pour la concrétisation de ce projet qu’elle décrit dans Les Années « elle voudrait réunir ces multiples images d’elle, séparées, désaccordées, par le fil d’un récit, celui de son existence, depuis sa naissance pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui » (Ernaux 2011, 1041). Cependant, « Au moment de commencer, elle achoppe toujours sur les mêmes problèmes : comment représenter à la fois le passage du temps historique, le changement des choses, des idées, des mœurs et l’intime de cette femme, faire coïncider la fresque de quarante-cinq années et la recherche d’un moi hors de l’Histoire, celui des moments suspendus dont elle faisait des poèmes à vingt ans, Solitude, etc. Son souci principal est le choix entre « je » et « elle ». Il y a dans le « je » trop de permanence, quelque chose de rétréci et d’étouffant, dans le « elle » trop d’extériorité, d’éloignement. » (2011, 1042).
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