Filiation protéiforme | 2026

96 Claudiu GHERASIM Introduction La famille désigne depuis toujours un espace dialectique, où l’intimité se nourrit des tensions et les attachements se forgent aussi dans les fractures. Si les difficultés qu’elle traverse aujourd’hui ne sont sans doute pas plus grandes qu’autrefois, ce qui change pourtant, c’est le regard porté sur elles. L’importance actuelle accordée à la vie privée, tant dans les sciences humaines que dans les médias, expose davantage ses vulnérabilités. Le discours sociologique sur la filiation contemporaine oscille alors entre un « pessimisme alarmiste » et un « optimisme candide », tandis que les médias, friands de scandales, tendent à privilégier les défauts, les oublis et les manques : disparitions, crimes, viols, suicides, pathologies (Coyault 2016, 9). Or, si la famille nourrit débats et inquiétudes dans l’espace social et médiatique, elle irrigue tout autant l’imaginaire littéraire. L’écriture contemporaine se caractérise par un intérêt marqué pour les sciences humaines et pour les récits de vie individuels ou collectifs, en particulier pour les histoires familiales (Viart et Vercier 2008, 8-9). La filiation y apparaît comme une « verticalité temporelle instituée dans des rapports de cause-effet, d’un héritage désiré ou non » (Jișa 2018, 8). Loin d’avoir disparu de la littérature moderne, ces récits en demeurent un ingrédient majeur (Viart 2016, 21). Certes, le roman expérimental a multiplié les innovations formelles, mais il reste profondément traversé par des histoires de famille, tantôt resserrées autour de la « maison » comme espace clos (Thibaudet 2007), tantôt élargies à des problématiques collectives qui résonnent dans le macrocosme social (Viart 2016, 22). Dans cette perspective, le romancier apparaît moins comme un moraliste que comme un observateur attentif, proche du sociologue, qui met en lumière les tensions et les dérives se manifestant au sein de la famille. De ce fait, à l’époque contemporaine, ces récits privilégient moins la continuité des grandes sagas que les ruptures et les recompositions propres aux familles actuelles, parfois jusqu’aux « défamilles » (Coyault 2016, 9-10). À travers ces récits de filiation de l’ultra-contemporain, certains écrivains explorent de manière particulièrement aiguë les traces que la mémoire intime laisse dans le tissu collectif – et surtout vice versa (Viart et Vercier 2008). C’est dans cette perspective que s’inscrit l’œuvre de Camille de Toledo, dont le roman Thésée, sa vie nouvelle 1 (2020) met en 1 Dorénavant désigné à l’aide du sigle TSVN, suivi du numéro de la page.

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