AGAPES FRANCOPHONES 2009
AGAPES FRANCOPHONES 2009 158 scripteurs, une fois tombées dans des mains peu scrupuleuses. Ce qui, paradoxalement, n’arrête pas les épistoliers d’écrire. Au XVIII e siècle, les âmes et les secrets ne ferment pas à clef. D’autant moins le font les tiroirs qui les contiennent sous la forme d’une correspondance compromettante. Désireuses de s’échapper à leur auteur et de l’avilir à tout jamais, les lettres semblent prendre du plaisir à trahir leur scripteur. Conserver une lettre, c’est garder la preuve de la faiblesse d’autrui et donc pouvoir en disposer à son gré. On a le droit de garder la feuille de papier vide. Dans le cas contraire, tout ce qu’on écrira pourra être utilisé contre nous devant un tribunal. Le plus affreux, le moins avisé de juger qui que ce soit (mais qu’importe ?), le mieux instruit au sujet des punitions qui s’imposent : la société même. Y a-t-il quelque chose de plus délicieux ? Mais ne nous gênons pas, continuons d’écrire… Lorsque les tiroirs des secrétaires sont vides, les poches des personnes précautionneuses ne le sont pas. Cela non plus ne sert à rien: avec un peu d’adresse, un libertin comme Valmont trouvera sans doute le moyen approprié de s’emparer du contenu des poches de la Présidente et de s’en servir à loisir. La correspondance passe de main en main, que les expéditeurs en soient ou non au courant, qu’ils y consentent ou non (Seth 2003, 86). Au sortir du couvent, l’écriture des lettres, tout comme l’étude de la harpe, permet à Cécile de s’installer « dans les illusions de l’intériorité. La clef du secrétaire représente l’assurance du secret, le respect de la personne, la garantie de l’intimité » (Delon 2003, 41). Néanmoins, dans une société où le pouvoir des uns est fonction de la faiblesse des autres, « les clefs se trafiquent, de même que le langage peut mentir, les styles s’imiter et les lettres se détourner » ( Ibid. ). D’après Jean Goldzink, la Marquise a recours à la « correspondance, absolument contraire à toute prudence élémentaire » (2003, 54). Le lecteur comprend parfaitement en quoi cet échange épistolaire sert à l’écrivain. Les raisons qui poussent Madame de Merteuil à transgresser son propre code de conduite, celui de «ne jamais écrire» (Lettre LXXXI, p. 240), sont moins évidentes. Et pourtant, la Marquise écrit . L’hypothèse que lance Jean Goldzink dans Liaisons et chimères explique ce manque apparemment illogique de précaution : Le libertinage, essentiellement avide de gloire, exige un regard, une écoute, une trace. Et qui choisir comme confident et admirateur, sinon le libertin le plus fameux, qu’on a d’abord éprouvé au lit, puis quitté avant satiété pour signer le contrat de confiance et d’assurance
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