AGAPES FRANCOPHONES 2009
AGAPES FRANCOPHONES 2009 160 nullement l’effet tentaculaire. De plus, sans s’en douter, la Présidente dispense le scripteur d’un travail qui ne fait que l’ennuyer: «...ayant bien deviné dès le premier renvoi qu’il serait suivi de beaucoup d’autres, et ne voulant pas perdre ainsi mon temps, j’ai pris le parti [...] de ne point dater: et depuis le second Courrier, c’est toujours la même lettre qui va et vient; je ne fais que changer d’enveloppe » , écrit Valmont à la Marquise (Lettre CX, p. 349). Même si la Présidente s’efforce longtemps de ne pas ouvrir les lettres envoyées par le Vicomte, elle en convoite la présence porteuse de l’Homme qui les a rédigées : « Vous ne sauriez croire, et j’ai honte de vous dire » , écrit-elle à sa confidente, Madame de Rosemonde, « combien je suis peinée de ne plus recevoir ces mêmes Lettres, que pourtant je refuserais encore de lire. J’étais sûre au moins qu’il était occupé de moi ! et je voyais quelque chose qui venait de lui. Je ne les ouvrais pas, ces Lettres, mais je pleurais en les regardant. » (Lettre CXIV, p. 366-367). La Présidente apprendra bientôt que l’amour s’attrape, ne serait-ce qu’à travers la contemplation anodine d’une enveloppe; de même se matérialise le corps qui semble hors d’atteinte: «Pourquoi vous attacher à mes pas ? [...] Vous m’entourez de votre idée, plus que vous ne le faisiez de votre personne. Ecarté sous une forme, vous vous reproduisez sous une autre » (Lettre LVI, p. 153). Submergée de douleur, la Présidente de Tourvel déchire la lettre de Valmont comme si elle voulait arracher de son cœur ce dernier, plus présent encore à travers son écriture. Le lecteur découvre, tout comme le Vicomte, qu’elle a reconstitué cette même lettre dans la solitude de sa chambre et qu’elle préserve la correspondance que Valmont lui avait adressée (Seth 2003, 83). Encore apprendra-t-il que la belle Dévote garde une copie d’une lettre reçue de Valmont, lettre qu’elle lui avait d’ailleurs rendue. La Présidente écrit malgré elle et chaque lettre devient véhicule de la passion qui tarde de se matérialiser, neutralisée temporairement par la conscience du bien et du mal. Catriona Seth observe à juste titre, dans Elle est à moi…, que « la lettre remplace le corps qui se refuse » (2003, 83). En parlant de la Présidente, la Marquise prophétise le trait fondamental qui fera défaut à celle-ci, à savoir celui qu’elle « use trop de forces à la fois; je prévois qu’elle les épuisera pour la défense du mot, et qu’il ne lui en restera plus pour celle de la chose » (Lettre XXXIII, p. 90). À force d’écrire, Madame de Tourvel se livre plus qu’elle ne se défend. La voie qui mène au
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=