AGAPES FRANCOPHONES 2009

AGAPES FRANCOPHONES 2009 36 Introduction Si nous devions esquisser un portrait du roman français contemporain, les premiers traits qui nous viendraient à l’esprit seraient sa profusion et son hétérogénéité. On n’a jamais écrit tellement de romans en France que de nos jours – plus de six cents titres paraissent, chaque automne – et, peut-être, on n’a jamais lu tellement de littérature (dans le parc, dans le métro, dans les cafés). Mais cet apparent bien-être du roman français couvre ce que les critiques littéraires nomment la décadence du genre en cause. D’un côté, la qualité des textes est dépassée en importance par les campagnes publicitaires pour la promotion de différents livres qui visent l’enrichissement des éditeurs. De l’autre côté, le genre littéraire lui-même se trouve mis en question : qu’est-ce que le roman, en effet ? On publie sous cette dénomination les textes les plus divers et les tentatives de les classer en romans policiers, biographies, autobiographies fictives, fiction critique, etc. semblent vouées à l’échec justement à cause de l’hétérogénéité des critères. Dans cette profusion de livres on peut déceler pourtant un corpus assez grand de textes qui ont comme point commun la réflexion sur la littérature et sur l’acte littéraire en soi. Si les tableaux de Marcel Duchamp, inachevés ou exhibant leurs procédés de fabrication, mettent à nu les arts visuels, les personnages du théâtre en quête d’une pièce (chez Pirandello ou Brecht) et les romans en train de s’écrire font voir les dessous de l’acte littéraire. Le niveau narratif devient fortement dramatisé car on fait voir par-delà la diégèse l’acte qui la produit. Alors que le narrateur flaubertien tend vers la fameuse impersonnalité, nous raconte une histoire achevée de manière apparemment neutre, le récit moderne nous fait assister au travail de sa narration. Il s’agit d’une prise de conscience de ce que Gérard Genette, à la suite d’Emile Benveniste, avait montré dans Figures III : derrière toute histoire, fût-elle la plus objective, se trouve un Je . Cette autoréflexivité de l’œuvre littéraire n’est pas gratuite. Elle répond à une interrogation grave sur la fonction de communication du langage, sur la capacité du mot à signifier et sur la survie même du livre Le repliement de l’œuvre sur elle-même correspond à une autophagie car, arbitraire de par sa nature, le signe ne peut jamais entièrement signifier. Vouée par avance à l’échec, l’œuvre se cherche désespérément, se mâche,

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