AGAPES FRANCOPHONES 2009
AGAPES FRANCOPHONES 2009 37 s’engloutit elle-même et en elle-même mais, au fur et à mesure qu’elle se rapproche de sa présence et du geste qui la fait devenir, elle ne peut faire autrement que manquer sa pleine réalisation ; sa présence reste son horizon, sa limite. Dans les pages suivantes, nous nous proposons d’analyser plus en détail cette caractéristique du roman contemporain telle qu’elle apparaît chez Pascal Quignard. Pour ce faire, nous allons procéder en deux étapes. Premièrement, nous allons illustrer la conception de l’auteur sur la parole et le langage en général. Deuxièmement, nous allons proposer une analyse de son récit Le nom sur le bout de la langue que nous considérons révélateur pour sa vision sur la littérature. I. Parler ce n’est pas transmettre le réel 1. Le rapport langage - réel Pascal Quignard s’inscrit dans le sillage d’une modernité que l’on peut dire « négative » et dans une pensée du signe qui contribue à détruire le côté sensible du monde. Il est bien « le clerc élégiatique » (pour reprendre la formule de Bruno Blanckeman) d’une époque poststructuraliste qui pense, après Lacan, le réel comme l’inaccessible même. Pour le grand psychanalyste français qui réinterprète la pensée de Freud, le Symbolique (ordre du signifiant, du langage qui prend dans ses pièges tout sujet parlant, un sujet que Lacan nomme aussi le « parlêtre »), le Symbolique n’est jamais susceptible d’atteindre ce qui constitue le Réel. Par ce dernier terme, il entend ce qui forme la partie obscure et insaisissable de ce qui échappe à toute symbolisation, tout ce qui se rappelle aux êtres vivants sous les motifs de la pulsion de mort. L’essence du Réel est, par définition, pour Lacan, d’être ce que l’on rate, tout ce qui se manifeste comme ratage. La conception du psychanalyste à, sans doute, influencé Pascal Quignard dont certains énoncés semblent très proches. L’écrivain appartient à un temps qui connaît très bien les pouvoirs de l’oubli sur la mémoire et, par cela, sur l’individu et sa conception de la réalité. Contrairement à l’héritage proustien qui croit au pouvoir de résurrection de la littérature, Pascal Quignard partage le scepticisme de la fin du XX e siècle : la muséification générale du monde, la folie des commémorations ne doit pas masquer l’immense amnésie qui est aussi le lot de nos sociétés de l’information, dévorant l’actualité pour en faire un flux indifférencié – pense-t-il dans une
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