AGAPES FRANCOPHONES 2009
AGAPES FRANCOPHONES 2009 38 interview accordée pour Le Débat . Cette amnésie s’apprend avec le langage : « La tête apprend peu à peu l’oubli de l’oubli, cela veut dire mémoriser peu à peu des objets à la place des liens » (Quignard 1993, 66). La mémoire qui se constitue suite à l’oubli de la période où le langage n’existait pas encore est de trois types, selon lui : « Aussi faut-il dénombrer au moins trois mémoires : la mémoire de ce qui n’a jamais été (le fantasme) ; la mémoire de ce qui a été (la vérité) ; la mémoire de ce qu’on n’a pas pu recevoir (la réalité) » (Quignard 1993, 66). Le souvenir n’est pas une simple réactualisation d’un moment vécu dans le passé. On ne peut pas aller, volontairement, chercher un souvenir comme on irait prendre une photo dans un album : Un souvenir est à chaque fois autre chose qu’une trace mnésique inerte mise au jour sous les yeux d’une tête qui se tourne en arrière vers l’enfer. Pour que cette trace revienne, il faut que l’hallucination qui nie la perte ait subit une si terrible carence, un si douloureux sevrage, une si intolérable faim, qu’elle en vienne à voir la chose qui n’est pas et à la retracer. Qu’elle voie l’Ersatz. Cela s’appelle rêver. Tout rêve est un sein maternel qu’on fait venir en l’absence de son lait. Tout rêve est lui-même cette pénurie. C’est un tétée de l’irréel. C’est le lit étrange de la mémoire du triple passé : qu’il n’ait jamais été, qu’il ait été, qu’il se soit refusé. (Quignard 1993, 66). Dès lors, ce que nous n’arrivons pas à nous rappeler n’a pas pour cause le fait que l’information se serait effacée de notre mémoire mais le fait que le cerveau ne peut opérer le choix nécessaire dans la vaste masse d’information qu’il a stockée. De même, lorsque nous parlons, pour pouvoir enchaîner des mots, pour pouvoir agencer des phrases, nous devons, tour à tour, oublier, au moins partiellement, tous les autres mots que nous connaissons, les faire nuit, pour apporter dans la lumière un seul – le juste : Il se trouve que la difficulté que présente la formation de la mémoire n’est pas celle du stockage de ce qui s’est imprimé dans la matière du corps. C’est celle de l’élection, du prélèvement, du rappel et du retour d’un unique élément au sein de ce qui a été stocké en bloc. L’oubli n’est pas l’amnésie. L’oubli est un refus du retour du bloc du passé sur l’âme. L’oubli ne se confronte jamais à l’effacement de quelque chose de friable : il affronte l’enfouissement de ce qui est insupportable. Retenir est l’opération qui consiste à organiser l’oubli de tout ce
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