AGAPES FRANCOPHONES 2009
AGAPES FRANCOPHONES 2009 39 "reste" qui doit tomber afin de préserver ce dont on souhaite le retour. C’est ainsi que revenir met en place la pénurie et la dépossession. La mémoire est d’abord une sélection dans ce qui est à oublier, ensuite seulement une rétention de ce qu’on entend mettre à l’écart de l’emprise de l’oubli qui la fonde. C’était cela apprendre par cœur. C’est pour cela que l’enfant pose la main à plat sur la page : pour aveugler ce qui doit revenir. L’oubli est l’acte agressif et premier qui gomme et qui classe, désenfouit et enfouit – et les conjoint à jamais – l’oublié et le retenu. (Quignard 1993, 63-64). Mais au-delà de son rôle mnésique, l’oubli vient nous rappeler l’imperfection du langage articulé qui n’a pas toujours existé et qui ne peut faire autrement que manquer la chose qui, elle, le précède. Là où le langage ne parvient pas à exprimer, celui ou celle qui veut discourir est pétrifié par l’absence du mot, tombe dans le stupor de la quête, fait l’objet d’une désappropriation subjective . Puisque « le langage est apte à construire une réalité autonome au sein du réel » (Quignard 1994, 325) la seule réalité que l’homme puisse concevoir et dans laquelle sa vie prend sens, sevré du langage et donc de l’ordre symbolique préétabli que la parole impose à tout individu, le sujet se heurte à une désorganisation qui le terrifie, à la désorganisation chaotique originelle – au réel pur. Par le réel, nous comprenons ce qui reste dehors, ce qui n’a pas été pris dans les mailles du symbolique et qui, par voie de conséquence, est asémos . Le réel quignardien est donc antinomique de la réalité dressée par le sens : Ainsi, ce qui nous dessaisit, ce qui brise l’individuation, ce qui disloque la syntaxe, ce qui met à mal les significations plongent dans le vide, font tomber en petits morceaux la fiction de réalité. Car le "réel" n’est pas la "réalité extérieure". Moins encore la "réalité intérieure". Le réel n’est ni extérieur ni intérieur. Il n’est "rien" sinon "cela" quand tout le gel symbolique se craquelle et tombe, quand tous les édifices imaginaires, les étais des voix, les relais de signes sont réduits à l’état d’une vapeur. Quand toute la "décoration" est tombée. Quand on cesse de meubler, d’ailer, de penser, de parler, de reluquer les corps, des livres, des sons. Le réel, "cela" est l’asymbolique, la mort, l’électro- encéphalogramme plat, le vide. (Quignard 1995, 82). Le phénomène de désappropriation subjective ou de défaillance se caractérise par un détachement ou une déconnexion du sujet par rapport au
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