AGAPES FRANCOPHONES 2009
AGAPES FRANCOPHONES 2009 42 la façon dans laquelle le mot qui manque transfigure l’individu et de ce que cette perte suppose au niveau du langage courant et poétique. II. Analyse du récit Le nom sur le bout de la langue 1. Analyse du conte Pascal Quignard ouvre ce livre avec une datation précise du moment où le thème est apparu en tant qu’objet littéraire de son œuvre : Le jeudi, 5 juillet, je dînai chez Michèle Reverdy avec Pierre Boulez, Claire Newman, Olivier Baumont. Michèle évoqua la commande d’un conte que lui faisait L’Ensemble instrumental de Basse Normandie que dirigeait Dominique Debart […]. Je racontai le rudiment d’un conte dans lequel la défaillance du langage était la source de l’action. (Quignard 1993, 9-12) L’action du conte se situe à la fin du IX e siècle après Jésus-Christ. Le registre est celui du conte médiéval. Le premier protagoniste, le tailleur Bjorn – mais son nom se prononce Jeûne – a toutes les qualités attendues du héros : beau, astucieux, vif. Colbrune, une jeune brodeuse, est amoureuse de lui. Elle désire l’épouser mais celui-ci lui impose une épreuve : elle devra broder une ceinture pareille à celle, délicatement historiée, qu’il lui remet. Incapable d’y arriver, la brodeuse fait appel, sans le savoir, au Diable, qui se présente sous l’aspect magnifique mais inquiétant d’un seigneur. Ce mystérieux visiteur entend son histoire, comprend son chagrin et lui offre précisément la ceinture qu’elle doit broder. Cependant, en échange de ce don, elle doit se souvenir du nom du seigneur : Heidebic de Hel. Si elle l’oublie au moment où il reviendra, un an plus tard, elle lui appartiendra. Munie de la précieuse ceinture, Colbrune peut épouser Jeûne. Mais l’approche du rendez-vous fixé par le seigneur l’angoisse : son nom est sur le bout de sa langue mais elle ne sait plus le dire. Désespérée, elle confesse sa ruse à son mari. Le conte emprunte alors la formule la plus canonique : celle des trois épreuves. Jeûne va chercher la route qui mène au château du seigneur. Trois fois il y arrive aidé par un lapereau, puis par une sole, enfin par une buse. Trois fois il entend le nom Heidebic de Hel, mais les deux premières fois, alors qu’il revient vers sa femme, le nom lui échappe. Ce n’est qu’au terme de la troisième épreuve, véritable traversée des Enfers (du Hel), que le héros peut délivrer le nom enfin retenu. C’est au moment où l’année s’est écoulée et que le seigneur va venir demander son
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