AGAPES FRANCOPHONES 2009

AGAPES FRANCOPHONES 2009 43 dû. On se doute que la fin sera heureuse : la jeune femme sait, à son tour, garder le nom sur le bout de sa langue et, lorsqu’elle le prononce, le Diable disparaît. Dans le conte, le mot apparaît comme ce qui structure le monde, comme ce qui fixe les identités dans la communauté sociale et ce qui règle les rapports entre les individus et les sexes. La perte du mot jette suspend les fondements de toute organisation sociale car celle-ci a comme base la famille – justement ce que Jeûne et Colbrune figurent. Sans cette unité fondamentale il n’y a pas d’évolution, il n’y a pas de continuation des traditions, des lois, la parole elle-même n’a pas d’avenir. Non seulement la communauté est vouée à l’extinction mais l’humanité entière est en péril. Retrouver le nom perdu c’est donc sauver non seulement l’individu de la mort mais c’est sauver le couple de la séparation irrémédiable qui correspond à la chute de Colbrune aux enfers. C’est, par la suite, sauver la société du désagrégement. Il est intéressant d’observer que, dans le conte, le mot seigneur à une double valeur. D’une part, il désigne le diable qui se montre sous l’apparence d’un homme distingué : « Elle approcha son visage de la vessie de porc huilée qui protégeait la fenêtre du vent. Elle aperçut la silhouette d’un Seigneur. Il était vêtu d’un habit magnifique. Il portait un pourpoint d’or et une vaste cape blanche. Il continuait de frapper du poing sur la porte ». (Quignard 1993, 24-25) De l’autre part, le mot désigne la divinité : « "Oramus ergo te, Domine : ut cereus iste in honorem tui Nominis consecratus, ad noctis hujus caliginem destruendam, indeficiens perseveret" (Nous vous en prions, Seigneur, faites que ce cierge, consacré au souvenir de votre Nom, brûle sans s’éteindre, pour dissiper l’obscurité de cette nuit) ». (Quignard 1993, 52). La nécessité de garder dans la mémoire le nom du Seigneur agit comme un axe autour duquel s’organise la vie. Ce nom assure donc la continuité de la vie. Il est aussi le garant que la séparation imposée par le mot persistera et, par cela, que le sens continuera à gouverner le monde – celui-ci ne replongera pas dans le chaos initial. Dans d’autres mots, le nom est ce qui assure la consistance de l’ordre symbolique en lui procurant un fondement religieux : « Lui-même symbole de l’ordre symbolique, ou de sa loi, le nom est a défense du sujet, ce qui structure son identité dans la bonne distance à autrui et le tient à l’écart de l’enfer, ce qui rassure et apaise » (Blanckeman 2006, 267).

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