AGAPES FRANCOPHONES 2009
AGAPES FRANCOPHONES 2009 53 Matthew Lewis. Comme le moine, Ambroise séquestrera lui aussi Camille qui se refuse à son amour déplacé. Et si l’ancêtre littéraire de Mauperthuis confond la représentation de la Madone et le modèle ayant en réalité servi au portrait – une jeune sorcière –, le protagoniste négatif de Jours de colère confond quant à lui la vie et la mort, la Vouivre et la Vive (les deux apparaissant fréquemment dans le texte en couple indifférencié) 2 . Cette confusion qui alimente son attente-folie est suggérée dès qu’il aperçoit le visage de Catherine, par l’intermédiaire justement de la répétition comme miroir de l’obsession qui gagne Mauperthuis. Ainsi, le corps de la femme gisant dans l’herbe n’est pas objet d’effroi, mais de fascination, tout d’abord à partir de ses yeux verts : la couleur des yeux n’est pas évoquée moins de six fois dans un fragment qui ne tient même pas une demi-page. Les traits de la femme évoquent une beauté envoûtante malgré la mort et ce mot- balise consumera les jours de Mauperthuis, pour évoquer Baudelaire : Ambroise Mauperthuis avait souvent entendu parler de la beauté de Catherine Corvol mais il ne soupçonnait pas combien cette beauté était vive, à la fois grave et sensuelle. Combien cette beauté était singulière. Une beauté qui surprend et qui trouble, qui attire moins d’admiration que le désir et la fougue. Une beauté qui saisit à la gorge comme un cri sourd, comme un chant rauque, un goût acide. Une beauté que la mort n’avait pas encore altérée ni glacée. ( JC , 49) Impuissant, saisi aussi par « une colère devenue sombre, froide, contre Vincent Corvol qui avait osé retrancher du monde un tel accent de beauté » ( JC , 50), Ambroise Mauperthuis perd la raison devant ce corps de désir qui aurait, selon lui, dû lui appartenir. La scène suivante, troublante par sa crudité et ses accents nécrophiles, est l’expression de la folie qui homogénéise pour Ambroise la vie et la mort. C’est l’insensé de cette confusion à l’origine de sa veille permanente, de son attente du retour mystérieux de Catherine, un blocage obsessionnel donc qui est exprimé à l’aide de la répétition du pronom personnel « il » : À la blessure le sang était encore humide. Il avait léché ce sang comme un animal lèche une plaie ouverte sur son flanc. Il ne distinguait plus le corps de Catherine du sien. La beauté de Catherine morte lui était blessure. Il léchait un sang qui s’écoulait d’elle autant que de lui, qui _____________ 2 Sylvie Germain, Jours de colère , Paris, Gallimard folio , 2006. C’est à cette édition que renverront désormais les références in-texte, le chiffre de la page étant précédé du sigle JC .
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